LES ÉTOILES S'EN VONT


L'homme qui habita ma maison et y passa toute sa vie avant que mes parents lui succèdent avait la passion des étoiles. En 1895, à trente-cinq ans, il fit construire à la place du grenier un observatoire astronomique. La coupole, actionnée par une manivelle, s'ouvrait et tournait pour que la lunette explore le ciel à son aise. Pendant près d'un demi-siècle notre pavillon de banlieue a communiqué avec le firmament. Puis l'astronome est mort, et les étoiles, après la guerre, sont devenues invisibles dans le ciel francilien pollué. La lunette a refermé son œil, elle est partie pour d'autres cieux, et la coupole n'est plus qu'un débarras malcommode, sombre et humide — une sorte de cave.

Je ne l'ai pas connue dans ses heures de gloire, mais les étoiles ne m'ont pas quitté pour autant. J'avais huit ou neuf ans quand on m'a expliqué que l'univers était infini. Cette révélation m'a rempli d'épouvante. J'imaginais des étoiles de plus en plus lointaines, et d'autres encore, encore, sans fin, et ce vertige me rendait malade. Je n'osais pas en parler autour de moi, les autres ne m'en parlaient pas non plus : étais-je unique en mon genre, ou bien avions-nous tous, ou du moins quelques-uns, logée en nous, cette vision si terrible sans doute que l'évoquer l'aggravait encore ? Aujourd'hui encore je n'aime pas en parler.

Pendant des mois, des années peut-être, l'idée de l'infini m'a poursuivi. Je m'efforçais de tourner le dos à cette pensée dangereuse, elle s'insinuait en douce. Plus tard, j'ai bricolé laborieusement une vision de l'univers en forme de ruban de Moebius : l'univers tournait infiniment sur lui-même, en avançant on se retrouvait au point de départ. C'était bancal, mais passablement efficace. Plus tard encore, je me suis dit qu'il existe une réalité supérieure, inaccessible à l'entendement humain, où fini et infini sont des notions dépassées, et que je ferais mieux, moi microbe, d'éviter les questions trop gigantesques pour moi. Problème réglé.

Chez nous aujourd'hui, près de la grande ville éclairée toute la nuit, le ciel n'est plus jamais tout à fait noir et les étoiles ont pratiquement disparu. Je doute fort qu'un grand Quelqu'un les ait cachées pour m'épargner leur vue, et de toutes façons une telle sollicitude est inutile : elles ne me font pas peur. La vue d'un ciel immense piqueté de trous d'épingle, ces boules de feu gigantesques réduites à la taille d'un grain de sable, ces distances inimaginables, cela peut effrayer, mais juste un peu : c'est l'immensité qu'on voit et non l'infini — différence abyssale. On dit qu'il y a des milliards d'étoiles, si on les voyait toutes il y aurait à la place de la nuit une masse lumineuse grouillante et l'épouvante reviendrait, mais elles sont, dans nos régions du moins, en nombre raisonnable, on peut les identifier, on les retrouve toutes les nuits à la même place — alors qu'elles n'arrêtent pas de tourner les unes autour des autres, allez comprendre —, elles ont même des noms, souvent très poétiques, et cela rassure. De les voir scintiller gentiment on peut même s'imaginer un instant qu'elles nous font signe. C'est un miracle, ce gouffre effrayant où nos pauvres yeux voient un grand rideau de velours à paillettes.

Et c'est bien ainsi. On ne pourrait pas vivre dans la terreur. L'univers nous ménage, sans quoi notre espèce ne pourrait guère exister, ou deviendrait folle. La nuit, dont nous avons besoin, bienfaisante, nourricière, qui nous effraie pourtant, il la préserve, mais atténuée, comme on laisse une veilleuse allumée dans la chambre d'un enfant peureux ; et pendant le jour une mince pellicule bleue nous protège contre cette vision de cauchemar : le soleil entouré d'un noir total.

Je vois rarement le ciel étoilé désormais. J'essaie parfois d'imaginer ce qu'ont ressenti devant lui nos ancêtres, les anciens bergers, les Présocratiques, mon cher Néandertal. Cette familiarité avec l'immensité leur apportait sans doute une richesse, une sagesse que j'ai en partie perdue. Nous connaissons mieux qu'eux l'univers en théorie, et en même temps nous le tenons davantage à distance. Microbes de microbes emportés sur un grain de poussière, nous vaquons, le nez au sol. Nos petites affaires, nos soucis, nos douleurs sont là pour nous distraire de l'infini.

La fameuse coupole, à propos, est une cause de tracas elle aussi. Avec le temps elle s'est mise à rouiller, s'est percée de trous par où passe la lumière, calotte céleste en miniature, dérisoire. Il pleut dans l'observatoire désert et dans la pièce d'en dessous, malgré les bâches et les seaux. La mort dans l'âme, j'ai décidé d'euthanasier la centenaire. Elle sera remplacée par une autre coupole, qui est prête, que nous attendons depuis cinq ans, mais qu'une malédiction sans fin empêche de venir jusqu'à nous. Comme si feu l'astronome, depuis là-haut, nous avait jeté un sort pour préserver son œuvre, comme si l'ancienne coupole s'arc-boutait de toutes ses dernières forces pour mourir à la maison.

La remplaçante — un ersatz, une espèce d'hologramme — aura les mêmes dimensions, avec une différence : elle ne s'ouvrira pas, ne tournera pas. Plus besoin. Après tout, on vit très bien sans étoiles, et si l'on y tient, il y a de belles photos dans les livres.


...en attendant la nouvelle.
L'ancienne coupole bâchée...


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(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°276 en octobre 2026)