Au lycée de Brimeil, pendant vingt ans, j'eus pour collègue Thierry Dessoisson. Je connaissais à peine cet homme discret, gentil, estimé de tous, lorsqu'un jour il me prit à part. Il avait quelque chose à me demander. Il m'emmena dans le studio qu'il louait près de chez lui, où d'autres auraient caché des fredaines, mais ce n'était pas son genre. ?l sortit d'un tiroir un épais tapuscrit. Dessoisson écrivait ! La dévorante maîtresse qu'il retrouvait là-bas, une fois ses copies corrigées, loin de son épouse et de ses enfants, était une reine mérovingienne. De cette Clotilde, femme de Clovis, on ne savait rien, mais cet aventurier de l'écriture, ce téméraire, venait d'achever en grand secret une épopée pleine de longues envolées qui étirait sur près de cent pages, en trois mille alexandrins, trois lignes de Grégoire de Tours.
Je venais d'être publié ; je représentais pour lui le monde des Lettres, les cercles mystérieux du pouvoir culturel. Il attendait que je prenne son enfant sous mon aile et l'emmène là-bas — à Paris. Pour comble de malheur, Le Dieu de Clotilde était destiné à la scène. Une thématique religieuse, patriotique et martiale, très éloignée de nos futiles préoccupations modernes ; pratiquement pas d'action ; des tirades sans fin déroulant des vers de facture classique, justes mais sans éclat, sans la folie qui aurait pu sauver la mise : la chose était plus injouable encore qu'illisible.
Il eut beau, sur mes conseils, toiletter un peu son monstre, cette voix d'un autre monde ne trouva que sourdes oreilles. Tournier, notre ancien collègue, haut placé aux affaires théâtrales, ne lui répondit même pas. Là-dessus, à la fin du siècle, je changeai de lycée et perdis tout contact avec le chevalier servant de Clotilde. Que pouvais-je donc faire pour eux ? Montrer l'œuvre, c'était l'exposer, dans le meilleur des cas, à une indifférence cruelle, et plus probablement aux railleries. Je laissai tomber lâchement.
J'ai souvent pensé à Dessoisson par la suite, l'imaginant dans sa lointaine banlieue, sa cellule de moine, bichonnant inlassablement ses alexandrins, couvant des yeux sa reine boiteuse, lissant un pli de sa robe, redressant une pauvre broche en toc avec l'amour éperdu que seuls suscitent les enfants infirmes. Je pourrais ricaner un brin devant la démesure minuscule de l'entreprise, mais non : Dessoisson est pour moi un alter ego secret. Je passe beaucoup de temps dans une solitude proche de la sienne, traduisant certains poèmes pour un ou deux lecteurs, écrivant obstinément mes journaux mensuels et mes historiettes hors-commerce pour une poignée d'amis, avec un sentiment intense du côté risible de la chose — sans nulle amertume d'ailleurs. Mon collègue n'a pas eu, lui, quelques menus succès, mais tout en excitant ma compassion, l'aventure si radicale de ce frère malchanceux me laisse plutôt admiratif. Il représente pour moi la splendeur du dérisoire dans toute sa pureté, et je le vois aujourd'hui nimbé d'une vague lumière — oui, d'une espèce d'auréole.
J'ai plusieurs fois au fil des ans consulté Internet pour savoir ce qu'il était devenu, en vain. J'ai renoncé. Son destin, apparemment, était de rester à jamais cette espèce d'image pieuse que je m'étais formée. C'est elle que j'ai fait revivre cet été dans une histoire où l'un de mes personnages rédige en silence une épopée en vers immense intitulée Le Dieu de Clotilde. Du coup, je suis retourné sur Internet, sans y croire, et cette fois j'ai retrouvé Dessoisson.
Ou plutôt non : j'ai appris qu'il n'était plus. Il avait quatre-vingt-deux ans. Le jour de sa mort, il y a un mois, j'étais en train d'écrire mon «Amant de Clotilde» ! Hasard troublant, même pour mon esprit rationaliste. Un autre que moi se demanderait peut-être s'il n'y aurait pas de la télépathie là-dessous ; si sa mort n'aurait pas déclenché en quelqu'un d'autre le besoin de ressusciter sa Clotilde, ou si, au contraire, mon entreprise sacrilège n'aurait pas tué le soupirant d'icelle.
J'apprends en même temps sur Linkedin que Dessoisson a traduit une flopée de textes médiévaux. Il se bombarde fièrement, chose étrange, «écrivain de théâtre», sans mentionner la moindre pièce, comme s'il avait voulu faire figurer en creux, fantôme invisible, sa reine bien-aimée.
Il a même sa photo !
Trente ans après, le quinquagénaire mince que j'ai connu a blanchi, forci, et s'est orné d'une barbe. C'est bien lui pourtant, avec un peu plus d'assurance peut-être, un aspect plus imposant. L'amant de Clotilde est devenu son papa. Il a gardé son air de bienveillance paisible, il semble être resté jusqu'au bout l'homme doux entrevu jadis. Alors pourquoi suis-je un peu importuné de le voir vieilli ? Je sais, nous changeons tous avec l'âge, mais lui non, il n'aurait pas dû : les archétypes n'en ont pas le droit.
Autre coïncidence : le jour de sa réapparition, j'ai retrouvé, longtemps égarée, ensevelie dans mes paperasses, celle que je cherchais depuis tant de jours : Clotilde ! Le texte de la pièce !
Près de Tours, au bord de la Loire, Clotilde montre à ses fils la falaise de tuf partout creusée,
...Carrière à ciel ouvert, pareille à toutes celles
Qui creusent la falaise au-delà de ce fleuve
Et dont les Tourangeaux, ces travailleurs avares,
Fendent le tuf friable en de larges entailles
Pour charger leurs chariots de pesantes dépouilles
Qu'ils emportent le soir sur des roues gémissantes !
Alors que par milliers nos ermites, nos moines,
Déposant leurs essaims en ces ruches rocheuses,
Où chacun d'eux, caché, cimente sa cellule,
Cicatrisent les plaies de ces parois blessées,
En secrétant au creux d'une blonde alvéole,
Abeilles du désert, le miel de la prière,
Quand ils ont recueilli sur des ailes légères
Les sucs délicieux des Saintes Écritures !
C'est peut-être le seul passage où l'apparition soudaine d'images et leur mélange maladroit allume une étincelle de poésie. Pourquoi recopier ces vers ? Je n'espère pas agenouiller qui que ce soit devant la pauvre reine morte, je crains plutôt d'exciter les ricanements, et je ne comprends pas ce besoin qui me prend de faire entendre un peu ici sa voix. Mettons qu'un incroyant adresse là un adieu amical à Frère Dessoisson, ou allume un cierge en entrant dans une église perdue, sans savoir pourquoi.
![]() Clotilde |
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°275 en septembre 2026)