BRÈVES
N°275 Septembre 2026
Olivier était désormais oncologue à la Pitié-Salpêtrière. Il sauvait des vies tandis que je corrigeais des fautes d'orthographe : chacun à sa manière soustrayait au malheur du monde.
De qui est-ce ? Langue au chat ?
Quelques pages plus loin :
Le seul problème, c'est l'odeur, pas vrai ? dit-il en dilatant ses narines pour prendre deux brèves inspirations, comme autant de coups de sonde sur un terrain fangeux.
La dérision douce, l'image cocasse... Le volkonaute assidu aura reconnu sans doute la patte de Pauline Toulet, dont j'avais salué en octobre dernier le premier roman, Anatole Bertolu a disparu (Le dilettante). Le deuxième, Les morts manquent de correction, chez Finitude, n'est pas moins délectable.
Il s'agit cette fois d'une enquête policière, aux péripéties plutôt saugrenues, menée par un détective très amateur et pas vraiment glamour. Je ne me souviens même plus qui a tué ni pourquoi, accaparé que j'étais par le charme de l'intrigue et la saveur de l'écriture. En mentionnant Echenoz et Tati, la 4e de couv m'ôte les mots de la bouche. Le héros, en effet, est tout autant que M. Hulot en décalage permanent avec le monde moderne. Témoin cette visite chez les riches :
Je me promenai une dernière fois dans leur appartement, sans savoir si j'enviais ou méprisais ce confort bourgeois. Ici, tout semblait amorti. Les moquettes épaisses, les rideaux lourds, les fauteuils dodus, les éclairages tamisés et les tentures murales absorbaient le tumulte extérieur : on évoluait dans un environnement sans frictions ni angles droits, sans couleurs vives ni lumière crue. Pour des raisons étranges, toute personne à l'aise financièrement aménageait son intérieur comme si elle avait la maladie des os de verre.
Les réseaux sociaux, c'est de saison, en prennent aussi pour leur grade :
Je pris soudain conscience de cette quantité phénoménale de tristesse qui parcourt le monde comme un réseau, qui le traverse et le transperce et le sature et ne nous relie pourtant pas les uns aux autres. La lecture de ces discussions eut sur moi un effet mortifère et hypnotique. Leur mélancolie infusait dans mon esprit par capillarité.
Derrière l'humour affleure la mélancolie, un peu partout, et l'on s'en apercevrait davantage si les Morts de Pauline Toulet n'étaient pas si drôles.
![]() Sympa la couv. |
Alphonse Karr aussi, je l'ai déjà invité ici. Dans les Brèves n°133 d'octobre 2014. Je n'aurais jamais connu ce journaliste et romancier du XIXe siècle, célèbre alors, puis totalement oublié, s'il n'avait été tiré de la fosse commune par Éric Dussert, homme remarquable à qui je dois tant, archéospéléologue littéraire, inlassable re-découvreur. Une forêt cachée, 156 portraits d'écrivains oubliés (La table ronde) est une bible.
Ma gratitude s'étend à la BNF, qui réédite en fac-similé, dans sa collection Gallica, bon nombre d'œuvres anciennes. C'est grâce à Gallica que j'ai pu lire Voyage autour de mon jardin (1861), dont je citais il y a douze ans un long passage admirable, et par elle encore qu'aujourd'hui je découvre un recueil de Contes et nouvelles publié en 1862. On les lit dans la typographie ancienne, comme si l'on dénichait un vieux bouquin poussiéreux dans le grenier de feu l'arrière-grand-père, et rien que ça, c'est un bonheur délicat.
Sept nouvelles, un best of sûrement, un peu disparates, un peu inégales. Certains passages sont datés, frisant le cucul-la-praline : «Anna ne pleura pas, mais ses larmes retombèrent sur son cœur et le brûlèrent». Mais on oublie vite ces scories, embobiné par des intrigues pleines de force, d'invention, de surprises, par une narration riche elle aussi en imprévus, en digressions, en commentaires de moraliste bien sentis.
C'était un homme calme, rangé, et ne se rappelant ses plaisirs de jeunesse que pour les blâmer dans les autres, ainsi qu'il arrive à tous les hommes qui appellent crimes les plaisirs qui leur échappent, et vertus les infirmités qui leur arrivent.
Ce satiriste féroce, républicain comme son pote Victor Hugo, pensait hors des sentiers battus :
Un soldat à la guerre a toujours nécessairement beaucoup plus à se plaindre du prince pour lequel il combat que de celui contre lequel il combat.
Et avec ça des bonheurs d'écriture et des envolées qu'on se régale de recopier :
Là, du reste, comme dans toute réunion, on achetait la vue de chaque jolie femme par l'apparition nécessaire de trois vieilles, mère, cousine ou tante, qui l'entouraient comme l'enveloppe hérissée d'une châtaigne savoureuse.
Il lui semblait que, rien que d'entrer à Constantinople, on devait être riche ; que le sol devait changer les bottes qui le foulaient en babouches étincelantes de pierreries ; que l'air devait métamorphoser le drap d'Elbeuf en drap d'or, et que tout châle devenait cachemire au soleil d'Orient.
La sylphide, autrefois si brillante, que des chevaux écumants semblaient fiers de promener...
Attendrai-je encore douze ans avant de remonter dans la calèche d'Alphonse Karr ?
![]() Alphonse Karr |
J'ai drôlement bien fait de lire Quelque chose à déclarer, de Julian Barnes (Mercure de France), impeccablement traduit par Jean-Pierre Aoustin. Normalement je n'aurais pas dû : le livre s'adresse au public anglophone, afin de leur faire mieux connaître la France, mais Barnes, francophile entre tous, nous connaît et parle de nous mieux que nous-mêmes. Ce qu'il dit du Tour de France m'apprend peu de chose, mais quant à nos chanteurs et surtout nos écrivains, auxquels l'essentiel du livre est consacré, quel régal !
Belles pages sur les peintres (Courbet), sur les chanteurs (Brel en tête, idolâtré), et les écrivains surtout. Mallarmé, difficilement traduisible selon lui :
Le lire en anglais revient souvent à écouter une partition pour chœur de garçons dans une transcription pour fanfare.
La part du lion revient à Flaubert, son dieu, à qui sont réservées les plus belles métaphores :
Flaubert en concevant son dernier roman a créé une machine énorme, lourde et compliquée qui ne pouvait être mue qu'au moyen de pédales ; il n'y a qu'une place dans le cockpit, le siège moule son corps rebondi, et il pédale furieusement, tout en sueur, sachant que lui seul peut faire décoller le foutu engin.
Les métaphores pullulent chez Barnes, éblouissantes. Il va écouter Brel :
Je connaissais déjà la plupart de ces chansons, de sorte que les paroles venaient de mon esprit autant que de la scène, en cette envoûtante stéréophonie du souvenir et du moment réel.
Henry James est un
homme fort raffiné promenant sa sensibilité comme un grand chien.
Il juge la terrible Louise Colet, maîtresse de Flaubert et de quelques autres, «aussi manœuvrable qu'un super-tanker».
Barnes est tout sauf une brute, mais on réjouit des piques de ce maître ironiste. Sartre, auteur d'une interminable et contestable étude sur Flaubert, L'idiot de la famille, reçoit ainsi quelques flèches bien visées, dont celle-ci : «Sartre n'a qu'à écrire sur Flaubert pour devenir Homais.» Sartre qui, dit Barnes, regrette son enfance heureuse !
Comme il avait été égoïste et irrémédiablement injuste, de la part de cette famille bourgeoise, d'infliger un parfait contentement au futur marxiste !
Beaucoup aimé aussi Elizabeth Finch, roman du même Barnes (Brèves n°231 de janvier 2023), qui donne très envie de lire les huit autres. On va s'en occuper.
![]() Julian Barnes |
Patrick Rambaud ? Brèves n°151 d'avril 2016. J'avais alors salué d'un grand sourire admiratif son François le Petit (Grasset), où il chroniquait cruellement la présidence de François Hollande, après avoir longuement traîné dans le vitriol, en plusieurs volumes, Sarko le vilain nain et son règne funeste. Certains passages, les portraits surtout, pastichaient habilement Saint-Simon.
Rambaud, co-fondateur d'Actuel jadis, est un stakhanoviste de l'écriture, avec une trentaine d'ouvrages au catalogue. Un boulimique du pastiche. Seul ou en compagnie de son cousin Michel-Antoine Burnier, il a publié une foule d'à-la-manière-de, avec un tableau de chasse impressionnant : de Gaulle, Mitterrand, Beauvoir, Aragon, Sollers... (détails dans Wikipédia). Traditionnellement les pastiches sont brefs, mais cet ogre a consacré un livre entier à Roland Barthes (Le Roland Barthes sans peine) et deux à Marguerite Duras ! Je n'ai pas lu Mururoa mon amour, mais je rouvre aujourd'hui Virginie Q., dont le titre fait écho à Emily L. Ce digest des romans de l'illustre dame, sur plus de cent pages, est certes trop long, l'auteur emporté par son élan n'évite pas les facilités, mais quel souffle !
Emily L. au début, c'est près du Havre. Virginie Q. à Colombin-sur Meuse, dans la banlieue de Morbach. Ça commence comme ça :
C'est comme ça que ça aurait l'air d'avoir commencé.
(...) Il y avait Colombin. Il y avait la Meuse. C'était Colombin-sur-Meuse que ça se nommait à cause de ça.
Tout citer. On pourrait. Au hasard, page 63 :
Il dit encore après un silence qui pourrait paraître interminable si on le détaillait :
— Même si c'est la nuit je peux voir la rue.
Elle hésite, puis elle dit :
— Ça doit être la lune. Moi aussi je suis comme la lune.
Il dit qu'il le sait. Elle lui demande de quoi il parle et lui, il lui dit qu'il parle d'elle. Elle a l'impression qu'il y a peu de mots et que ces mots, ils se répètent. Qu'ils font des boucles. Qu'on se prendrait la langue dedans, à force. Qu'au bout il n'y aurait pas grand-chose, que ça serait sonore et que ça serait tout.
Ça s'autodécrit, oui. S'autodétruit. Dis-je.
Vigoureuse, la charge, et je rigole d'autant plus que la mère Duras, eh bien elle et moi c'est un peu compliqué. Mais le plus drôle c'est qu'en rouvrant Emily L., lu il y a trente ans et complètement oublié, je trouve ça pas si mal ! Je suis séduit ! Relire. Peut-être. Oui.
Comme quoi le pasticheur, si cruel soit-il, fait parfois du bien au pastiché !
![]() Patrick Rambaud |
Les hasards de la Toile me font atterrir sur un site inespéré : style.modedemploi.free.fr, entièrement consacré au pastiche. Le rédacteur, Stéphane Tufféry, n'a pas seulement répertorié une foule d'ouvrages pasticheurs, bien plus nombreux que ce que je croyais, il a repéré les pastiches ponctuels que certains auteurs glissent dans leurs propres livres, il analyse et commente le tout en détail ! Une mine d'or !
Il pastiche, lui aussi, mais comment faire pour lire son travail ? Il a publié deux livres chez des éditeurs de merde : Le pastiche littéraire (CyLibris) et Le pastiche dans la littérature française (Librinova). Tous deux épuisés, sauf un exemplaire du premier, à 2000 € sur Amazon ! Ce mystérieux personnage, apparemment, enseigne le data mining (pas bien compris cexé), et si le pasticheur n'a pas remué les foules, son Data mining et statistique décisionnelle se vend fort bien, dirait-on. Notre monde est ainsi fait...
![]() Non ce n'est pas S. Tufféry... |
Queneau a pastiché lui aussi. Dans Le chien à la mandoline, il imite Gertrude Stein, Jacques Prévert et Tristan Corbière, un court poème chacun. Et ce n'est sûrement pas tout. (Demander précisions au professeur Tufféry.)
Queneau est avant tout poète. Il considère ses romans comme des poèmes longs. Ses œuvres complètes en Pléiade s'ouvrent sur un épais volume contenant toute sa poésie. J'en ai lu l'essentiel autrefois ; il est temps d'y revenir.
De Battre la campagne (1968), aucun souvenir précis, mais une impression générale de naturel, d'aisance. Cet homme fait des vers comme il respire. Son regard embrasse tout avec la même sollicitude, le minuscule comme l'immense, l'insecte comme l'univers. Sourire et amertume se succèdent et souvent se mêlent en une drôle de gaieté désolée. Un exemple entre cent, «Rien ne sert de courir» :
Un grain de blé s'envola
en l'air loin de l'aire
un grain de blé voyagea
parcourant la terre entière
un oiseau qui l'avala
traversa l'Atlantique
et brusquement le rejeta
au-dessus du Mexique
un autre oiseau qui l'avala
traversa le Pacifique
et brusquement le rejeta
au-dessus de la Chine
traversant bien des rizières
traversant bien des deltas
traversant bien des rivières
traversant bien des toundras
dans son pays il revint
brisé par tant d'aventures
et pour finir il devint
un tout petit tas de farine
Pas la peine de tant courir
pour suivre la loi commune
On dirait qu'ils me parlent plus encore qu'autrefois, ces poèmes. Ce à quoi je suis plus sensible qu'autrefois, c'est la forme : les vers courts en quatrains, un peu comme des chansons — Queneau chansonne toujours plus ou moins — mais par moments les rimes se taillent, le rythme déraille un peu, et ce louvoiement entre le strict et le mouvant, c'est l'imprévu, le saugrenu, la vie qui palpite.
![]() Raymond et X... |
Pourquoi tant de temps passé à gribouiller, matin aprème et soir aussi, au lieu de revoir après dîner, par exemple, Smoking no smoking, Persona ou La nuit du chasseur ? Ces merveilles dorment deux étages plus bas dans des petites boîtes, et l'écran de mon ordi, presque aussi large que celui de la télé, m'engloutit.
Et dans les salles, toutes les semaines, deux ou trois nouveaux films à voir. Un tous les deux jours, ce serait l'idéal. Jamais tenu cette cadence, même à vingt ans.
Trois films en août.
Après le premier épisode gaullien d'Antonin Baudry, on se devait de voir le second : J'écris ton nom. Aussi bon que le précédent, aussi instructif, les batailles dans le désert un peu longuettes mais les affrontements verbaux vigoureux à souhait, quelle réussite inespérée que ces deux films-là.
Bien plus intimiste et bien moins couru, Le triangle d'or d'Hélène Rosselet-Ruiz. Un somptueux appartement des beaux quartiers, une jeune femme embauchée comme dame de compagnie, sa patronne, maîtresse d'un richissime fils d'émir, odieuse au début mais les deux femmes vont se rapprocher, on s'y attendait, les riches Arabes sont des ordures, on s'y attendait aussi. Le tout pas totalement abouti, mais très attachant.
Dans The end of Oak Street, les dinosaures et autres sales bêtes envahissent une tranquille banlieue américaine. Sans l'article louangeur du Monde (excellentes, leurs pages cinéma, merci Mathieu Macheret), jamais je ne serais allé voir un truc pareil. J'aurai eu tort : il y a là, camouflé en daube de série Z, un film passionnant, mis en scène au cordeau, avec des bestioles saisissantes, de vrais personnages et un portrait ravageur de la civilisation pavillonnaire U.S. Le réalisateur : David Robert Mitchell. Nous avions vu ses trois premiers films : The myth of the American Sleepover, It follows, Under the silver lake et je ne m'en souvenais pas ! Je me rappelle seulement que j'étais sorti à chaque fois les yeux brillants. Et de quatre.
![]() L'une des bébêtes. |
Les Alpes, années cinquante. Des Italiens venus bûcheronner en France. L'amitié entre un enfant et un cheval, lequel donne son nom à ce roman graphique : Mona (Les étages éditions). Plus d'image que de texte, un dessin rude, noir-sépia-bleu sombre. Du bon boulot. L'auteur, Éric Savoldelli, raconte la vie de son grand-père et de son père ; son livre sonne vrai et fort.
![]() Mona, vaillante... |
J'aimerais terminer sur une note gaie, mais les Russes et les Israéliens n'ont décidément pas envie de me faire plaisir. Et puis ce matin, surfant, comme on dit, sur Internet, je me retrouve sur une vague encore plus polluée que d'autres : un gourou googlesque qui commente le livre de Gisèle Pélicot, victime des viols répétés que l'on sait. Le connard XL fait tout pour débiner le livre et son auteur, mettre en doute et minimiser son martyre. Mais le pire, c'est les réactions des internautes : beaucoup d'entre eux renchérissent, cherchant à salir Mme Pélicot en des termes parfois immondes. Et parmi ces tarés, il y a des femmes !
Que certains nient la Shoah, intellectuellement cela se comprend. Mais ce négationnisme du viol, ça vient d'où, ça mène où ?
![]() Gisèle Pélicot |
En octobre : de Gaulle ! Fromentin ! Clément ! Sourice ! Curtis ! Bocquet-Rey ! Six poètes grecs !
![]() Philémon et son âne |
(réponse sur le numéro de la citation...)
Je suppose qu'une race qui ne peut rien faire de petit est aussi défectueuse qu'une race qui ne peut rien faire de grand.
Tout ce qui est non résolu, ambigu, contradictoire — autrement dit, humain.