J'ai pas mal fréquenté jadis l'hôtel de Massa, superbe demeure ancienne entourée d'un jardin en plein Paris. C'est un peu notre maison à nous tous, écrivains et traducteurs, puisqu'elle abrite la vénérable Société des gens de lettres.
La SGDL s'active pour nous. Elle a toujours décerné, par exemple, une ribambelle de récompenses, dont un certain prix de traduction portant le nom d'un illustre traducteur du passé, Ilia/Elie Halpérine-Kaminsky. Ce prix s'endormait doucement lorsqu'au début des années 90 une maîtresse femme, Françoise Cartano, décida de le réveiller. Traductrice de l'anglais, ancienne présidente de notre association de traducteurs, elle travaillait aussi pour la SGDL ; elle commença par dépoussiérer le jury, en y plaçant quatre ou cinq confrères et consœurs de renom, et comme nous étions potes, elle et moi, elle me fit l'honneur de me recruter moi aussi.
Pendant quinze ans, je crois, j'ai fait partie de ce jury. Nous délibérions au luxueux hôtel de Massa, entre ses murs du XVIIIe siècle, assis dans des fauteuils arts-déco classés, et à chaque fois, roturier invité au château, je me sentais devenu un personnage, côtoyant des stars de la profession.
Pittoresque assemblée que la nôtre. Les stars, c'étaient, outre Françoise Cartano l'angliciste, Mario Fusco l'italianisant — un seigneur — et Claude Couffon l'hispanisant, traducteur de renom et homme décevant. (La germaniste Nicole Taubes et le russisant Michel Aucouturier nous rejoignirent plus tard, et m'ont laissé des souvenirs moins vifs.) Mais à côté de ces jurés indiscutables, il avait fallu conserver quelques débris du précédent jury : deux auteurs obscurs, séniles mais discrets, qui passèrent bien vite la plume d'oie à gauche, et aussi, château oblige, une vraie comtesse, héritière de la donatrice du prix (parfois remplacée par son fils de vingt ans qui n'avait même pas son bac). Elle ne nous gênait pas non plus. Il y avait là aussi, je ne sais plus à quel titre, un auteur confirmé, Jean Blot, d'origine russe (il s'appelait Alexandre Blok, le pauvre, comme le grand poète) et en même temps très vieille France. La SGDL nous envoyait par ailleurs un délégué qui intervenait mais ne votait pas : tantôt l'écrivain Georges-Olivier Châteaureynaud, pote de Françoise et le mien, qui présida un temps la Société, tantôt la jeune Cristina Campodonico, que je ne me lassais pas d'admirer du coin de l'œil.
Recevoir un prix, c'est jouissif, mais en décerner, ce n'est pas mal non plus. D'autant que j'ai gardé un souvenir joyeux de nos réunions. Et en plus, nous avons bien bossé. La fée Cartano, jamais à court d'idées, avait créé à côté du prix Consécration, un prix Découverte auquel je tenais autant qu'elle. On peut sans doute sourire en consultant son palmarès, tous les lauréats n'étant pas de jeunes blanc-becs ; mais à côté de briscardes comme Batia Baum, Anne-Marie Tatsis-Botton ou Laure Troubetzkoy, nous avons couronné France Camus-Pichon, Joëlle Dufeuilly ou Olivier Le Lay à l'aube de leur brillante carrière. Quant au prix Consécration... Jusuf Vrioni, Claire Cayron, Claude Porcell, André Markowicz, Mimi Perrin, Jean-Michel Déprats, Mireille Robin, Jean Pavans, Charles Vegliante, j'en passe... Une pluie d'étoiles.
C'était trop beau. À la fin des années 2000, Françoise Cartano s'est retirée du prix et de tout le reste. Elle avait peu à peu sombré — elle, cette masse d'énergie, cette douce tornade, qui l'eût cru — dans une mélancolie noire. Sans Françoise, le charme était rompu. D'autant que la SGDL nous a fourgué alors un nouveau représentant dont j'ai oublié le nom, aussi désagréable qu'incompétent, qui a fait chavirer la barque au point que je l'ai quittée moi aussi. L'année d'après, le prix Découverte était supprimé. Tout un symbole.
L'hôtel de Massa, dès lors, a cessé d'être pour moi la maison accueillante des premiers temps. C'est là qu'en 2011 une assemblée générale extraordinaire de l'association ATLAS, qui organise nos Assises, a viré mes amis des postes-clefs et porté au pouvoir des gens dont les idées et le comportement n'étaient pas les nôtres. C'est là aussi, lors d'une autre réunion féroce, que le comité de rédaction de la revue TransLittérature, dont je faisais partie, s'est fait déchiqueter par la nouvelle direction de notre ATLF. C'est là surtout que ma chère ATLF, tombée en des mains grossières, m'a convoqué en 2023 devant son conseil de discipline. On m'aurait dit ça trente ans plus tôt...
Comment ne pas comparer les années de mes débuts, au siècle dernier, avec aujourd'hui ? Mon travail n'a décliné ni en quantité, ni en qualité, il me semble, mais on réagit moins à mes parutions, on m'invite moins qu'à mes débuts. Je travaille désormais, sinon dans l'ombre, du moins à l'abri du soleil. Disons que j'ai mangé mon dessert au début du repas ; qu'après une enfance dorée, protégée, je rencontre les épreuves de l'âge adulte une fois entré dans la vieillesse.
Normal après tout. Je m'en console aisément. Ce qui ne cesse de me chagriner, c'est l'absence de Françoise Cartano. Elle n'a pas réapparu. Je sais seulement qu'elle est vivante. Mon admiration et mon affection pour elle sont intactes et je ne peux pas les lui dire. Je ne dois pas troubler sa retraite, mais en même temps cela me ferait du bien de la revoir. Elle en est venue à incarner pour moi, plus que d'autres encore, un temps béni et révolu, et je crois follement que si elle était restée parmi nous, à se démener pour nous, ce bon temps que nous avons vécu serait toujours là.
![]() L'Hôtel de Massa |
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°274 en août 2026)