Depuis plus de quarante ans, la belle saison venue, la place Saint-Sulpice à Paris se change pour quelques jours en un vaste bazar, une oasis, une espèce de Mecque. Les adorateurs de la poésie s'y pressent pieusement, émus de se retrouver enfin. La maigre tribu se prend un instant pour une foule. On flâne dans les allées de ce village gaulois, d'une tente à l'autre, on se parle, on écoute des lectures souvent obscures, on achète même parfois.
J'ai traduit les poètes grecs pendant dix ans avant de mettre les pieds dans ce Marché de la poésie — tel est son nom —, intimidé sans doute par cette insolite concentration de solitaires. Je n'avais plus d'éditeur pour mes poètes, qui débordaient de mon tiroir, et je les avais emportés sous le bras, tapées à deux doigts sur des feuilles volantes, dans l'espoir de trouver une âme charitable prête à les adopter.
Je me suis fait jeter de partout. Aucun de ces messieurs assis derrière leur table à l'entrée de leur minuscule guitoune n'a daigné accepter l'offrande. Un seul a consenti à lire mes Grecs, à condition que je les lui envoie par la poste.
Ces poètes parias que je trimballais en vain se sont vendus à des milliers d'exemplaires, cinq ans plus tard, dans l'anthologie de Poésie/Gallimard.
La gifle que j'ai reçue ce jour-là me cuit encore. Elle m'a tenu éloigné du grand raout des éditeurs de poésie pendant trente ans. Entretemps, pour diffuser mes traductions, j'ai trouvé plusieurs combines pas toujours très efficaces, avant, bien obligé, de publier mes protégés moi-même à l'enseigne du Miel des anges. Allais-je louer un stand au Marché, comme les autres ? Casser ma tirelire pour passer des heures et des jours à me morfondre en attendant que le poisson vienne mordre ? Pas question. Saint-Sulpice, saint supplice. J'avais déjà donné une fois, dans un petit salon de poésie, en 96 près de Beaubourg je crois, avec mes toutes premières productions perso, pauvrement bricolées, bien avant l'apiculture, assis pendant des heures comme les dames d'Amsterdam en vitrine, en attendant le chaland qui le plus souvent passait sans me voir, ou pire encore, qui balayait du regard les fascicules, ouvrant l'un d'eux une seconde puis repartant l'air dégoûté. Ces quelques heures m'avaient paru des siècles. Je m'étais senti plus que jamais minuscule.
En 2024, cependant, la Grèce est l'invitée d'honneur du Marché. On va sûrement m'inviter aussi, moi qui traduis ses poètes à tour de bras. Eh bien non : certains confrères et consœurs se débrouillent finement pour m'écarter des manifestations officielles. Mais qu'importe : la librairie Tschann, ce haut-lieu de la poésie, qui me soutient depuis le début et dispose d'un grand stand, m'offre un cadeau somptueux : une grande table rien que pour le Miel des anges ! Je vais passer là cinq jours d'euphorie, et vendre en cinq jours une soixantaine de livres — chiffre que seul le profane jugera modeste.
C'était exceptionnel. L'an dernier et cette année, j'ai demandé à Tschann la faveur de passer à nouveau tout le Marché à son stand, mais il fallait s'y attendre : la Grèce une fois rentrée dans le rang, les ventes sont nettement moins bonnes. Heureusement l'essentiel n'est pas là : je connais désormais pas mal de monde, et ce rassemblement annuel est l'occasion de rencontrer lecteurs, confrères et consœurs (il en est de charmants), vieilles connaissances et amis inconnus. Je commence à prendre un goût pervers à la salonnerie — pratiquée avec modération, une ou deux fois par an. J'aime regarder passer les amateurs de poésie, il en est de fort pittoresques. J'aime jouer les camelots, même lorsqu'au bout de mon long baratin enthousiaste la victime pressentie remercie et s'en va.
En 24, sur le stand, j'accompagnais Muriel, pas toujours commode me dit-on ; elle a été charmante et nous avons bien ri. L'an dernier et cette année, le stand était tenu par une bande de jeunes poètes, Léon, Guillaume, Salomé, Mathieu, Bastien, vivants, attachants, qui publient la revue Congre et organisent des nuits de poésie dans la librairie. Des jeunes ! Surprise ! Jouvence ! Ce sont les vieux qui lisent, de plus en plus, j'en sais quelque chose, mais dans les allées du Marché les jeunes, bizarrement, ne sont pas rares.
Ma plus belle rencontre cette année : quatre Noirs dans les trente ans, qui m'interrogent sur le fonctionnement du Miel des anges et sur la traduction des vers en vers. L'un d'eux, soudain : Que pensez-vous des traductions de Pierre Leyris ? Ce natif des Comores connaît Pierre Leyris, disparu depuis si longtemps ! Et comme je réponds que Leyris a beaucoup compté pour moi, le garçon me serre solennellement la main.
Il y a aussi, bien sûr, les moments difficiles, les longues heures vides où l'on se croit mourir de soif dans le désert. Mais l'expérience de Beaubourg m'a endurci, vacciné, et je sais aujourd'hui qu'une rencontre est au bout du tunnel, d'autant plus jouissive qu'on l'a longtemps attendue, comme après une traversée du Sahara. Je n'oublierai jamais ce qui m'est arrivé aussi en 96 à Beaubourg : au moment où j'allais plier bagage, un type déboule, tout excité : C'est donc vous qui avez traduit Sakhtoùris ? Il est génial, Sakhtoùris ! Il me fait du bien ! Merci ! Merci ! Et il tend les bras par-dessus la table pour me broyer les mains.
Dans ces moments-là, on oublie tout. On existe, on se sent utile. Tschann, mon cher, puis-je revenir l'an prochain ?
![]() La scène, sans cesse occupée. |
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°273 en juillet 2026)