Au milieu des années cinquante, on débaptisa une partie de l'avenue Henri-Martin, dans le XVIe arrondissement, pour lui donner le nom de Georges Mandel. Je revois encore ma grand-mère, née en Russie, crier sa colère : Mandel ! Un Juif ! Quant à l'une de mes tantes, française pur jus, je l'entends encore lancer le mot «youpin» et cracher le nom de Pierre Mendès-France avec un dégoût moqueur.
Mon père était moins atteint sans doute, mais il déclara tout de même un jour qu'avec cette histoire de six millions de Juifs morts dans les camps, on avait «beaucoup exagéré». Ma mère, elle, sauvait l'honneur. L'une de ses meilleures copines, sous l'Occupation, Brigitte Bloch, portait l'étoile jaune. Le côté maternel de ma famille a été, autant que je sache, irréprochable. Et moi, de mon côté, très tôt, j'ai aimé les Juifs. J'essayais de jouer du violon, or tous les grands violonistes, les Heifetz, les Oïstrakh, les Kogan, les Menuhin, étaient juifs, et c'est sans doute là qu'est née en moi l'idée que les Juifs — globalement — étaient plus artistes, plus fins, plus intelligents, bref, meilleurs que nous.
Mes années de lycée ne m'ont pas fait changer d'avis. Parmi mes camarades il y avait des garçons remarquables : Olivier Moch, Claude Rambach, Alain Greilsammer... Brillants à tous points de vue, éminemment sympathiques. Je note simplement qu'aucun d'eux n'a jamais évoqué devant moi ses origines — le souvenir des horreurs passées planait-il encore au point d'imposer la prudence ?
Pendant toutes ces années d'école je ne me souviens d'aucun acte, d'aucune parole antisémite venant de mes camarades ou des profs. Et je me souviens du cours d'histoire où M. Grenu, en 1960, dépeignait Israël en petit pays exemplaire encerclé d'ennemis méchants et redoutables. C'était l'époque des pionniers, des fameux kibboutz, où l'on voyait naître là-bas une nouvelle humanité.
À vingt ans j'ai roulé une pelle à une Rachel ; une Ruth, plus tard, m'a ouvert son buisson ardent ; rien de bouleversant dans les deux cas, à part le précieux symbole bien sûr. Puis j'ai épousé Michèle dont la grand-mère était juive, si bien que trois de mes enfants ont quelques gouttes de sang juif, et cela m'enchante.
Plus tard encore, dans les années 80, en courtisant la Grèce, j'ai découvert Thessalonique et le martyre de ses Juifs, dont on n'aime pas trop parler là-bas. La plupart d'entre eux sont partis en fumée à Auschwitz, j'en porterai toujours la blessure. Ils sont mes frères et cela compte beaucoup pour moi d'avoir traduit Gioconda de Nìkos Kokàntzis, dont l'héroïne juive mourut dans les camps ; d'avoir contribué, si peu que ce soit, à la tirer du néant.
Le vaillant petit pays, entretemps, s'est transformé en état riche et puissant, toujours harcelé par ses voisins mais capable de les écraser s'il le faut. Les pionniers progressistes ont cédé peu à peu la place à des nantis réactionnaires. Les Juifs démocrates, autant dire les justes, n'ont certes pas disparu, n'empêche que les dirigeants du pays, crapules d'extrême droite, sont bel et bien les élus du peuple israélien.
Et voilà le couronnement : l'abomination actuelle. Suite à une attaque atroce de l'ennemi, une répression plus atroce encore, doublement : par sa cruauté démesurée, et par l'identité de ses auteurs : les dirigeants d'un pays censément plus évolué, plus éduqué, plus proche de nos idéaux démocratiques. Le pire : s'apercevoir que ces atrocités commandées par les dirigeants du pays, qui choquent l'ensemble du monde civilisé, sont largement approuvées là-bas par le peuple. Les descendants des victimes d'autrefois, pour la plupart, sont devenus bourreaux et je me sens cruellement trahi. Mon admiration naïve pour le judaïsme tient toujours par miracle, mais elle vacille. L'avenir est tout tracé : victoire militaire d'Israël, réprobation dans le reste du monde, isolement croissant, les Israéliens finissant cloîtrés dans un bunker imprenable — un peu comme Hitler, à cela près qu'ils seront apparemment vainqueurs et que leur suicide sera purement moral.
Ce qui aggrave encore le cauchemar, c'est de ne pouvoir en parler. J'ai ruminé cette page pendant des mois avant d'oser l'écrire, de peur des réactions. Il m'en coûte de l'écrire autant que de ne pas l'écrire. Je ne me lancerais pas si je touchais plus qu'une poignée de lecteurs. Je ne crains pas pour mon intégrité physique — même si dans ce Far West qu'est devenu Internet, on dégaine pour un rien les menaces de mort. Mais blesser des lecteurs juifs, ce serait faire souffrir inutilement des amis pour qui le merdier actuel est encore plus déchirant que pour moi, tout en étant sûr de ne jamais les convaincre. Et aussi quelle déception, quel chagrin si je découvrais des amis doux comme des agneaux soudain prêts à mordre, comme si un salon accueillant ouvrait soudain sur une salle de tortures.
Quelque chose est en train de s'effondrer. Il ne s'agit plus simplement des Juifs : ce qui est en jeu, c'est la confiance qu'on a, qu'on s'efforce d'avoir, en l'espèce humaine.
La triste vérité, j'en ai peur, c'est que nous sommes tous le produit des circonstances. Nous valons ce qu'elles ont fait de nous. Mais c'est là l'une des vérités qui ne sont pas bonnes à dire et même à penser. J'ai besoin d'admirer les Juifs. J'ai absolument besoin de croire qu'ils ont ne serait-ce qu'un petit quelque chose en plus. Je veux qu'ils me donnent l'exemple. Qu'ils nous tirent vers l'avant.
J'avais dans ma classe de terminale un certain Greilsammer. J'ai le souvenir d'un crack en philo, gentil, drôle et souriant. Je sais par Internet qu'il est parti très tôt pour Israël, qu'Alain est devenu Ilan, qu'il a enseigné en fac et reste aujourd'hui l'un des sages les plus écoutés du pays. Je l'ai vu sur une vidéo. Je m'en veux de ne pas l'avoir fréquenté alors. J'aimerais le voir en vrai, lui parler, l'écouter plutôt, mais se souvient-il seulement de moi ? On dit qu'il n'a pas dévié du bon chemin ; comment en être sûr ?
J'ignore combien ils sont, les Juifs rescapés du naufrage moral, qui continuent de penser en toute lucidité, en toute justice, malgré la pression de leur communauté. J'en connais au moins deux ; ils me sont plus chers que jamais. André Markowicz et Michel Persitz, merci d'exister, les amis ! Grâce à vous et quelques autres, à ce que vous dites et écrivez, je peux encore croire que vous êtes les meilleurs.
![]() Yehudi Menuhin, grand musicien et juste entre les justes. |
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°272 en juin 2026)