VEILLEURS INVISIBLES


Les choses sérieuses, dans un sens, ont commencé pour moi en classe de troisième, pendant les cours de français de Mme Djian. Elle fit lire aux gamins que nous étions la fameuse page de Proust sur le charme des noms, où j'appris que les sonorités d'un nom de lieu pouvaient résumer ce lieu, et qu'un nom propre ou commun, de même, pouvait concentrer en lui la couleur, l'odeur, la saveur, l'essence de la personne ou de l'objet qu'il désigne. Mme Djian nous fit connaître aussi Chateaubriand, dont les rythmes enchanteurs, nous révéla-t-elle, étaient analysés par des spécialistes qui les décortiquaient au point de compter les syllabes ! Une telle passion, une telle minutie me parurent sans doute admirables, mais un peu excessives, et j'aurais doucement rigolé si l'on m'avait dit qu'un jour je deviendrais l'un de ces barjots.

Soixante-quatre ans plus tard, le mois dernier, je suis invité par une professeure de lettres du collège de Chèvres à l'occasion de la journée des langues. Je suppose qu'on attend de moi un éloge vibrant de la Grèce antique doublé d'un plaidoyer pour l'enseignement du grec ancien dans nos écoles, et je préviens que je ne suis pas idoine. Non, répond-on : on souhaite me faire parler de traduction ! de traduction de poésie ! à des garçons et des filles (garfilles ?) de quatorze ans ! Jamais je n'aurais eu tout seul cette idée, cette audace.

J'accepte l'invitation, bien sûr. C'est émouvant de retourner au collège. Mon année de troisième, en 1961-62, quel beau souvenir. Depuis, j'ai sauté la barrière et la pulsion pédagogique, jamais endormie, frétille. Toujours ce désir de transmettre, de passer le témoin, d'ajouter un maillon à la chaîne. Je n'aurai pas l'occasion d'évoquer Proust ou Chateaubriand, mais les rythmes en poésie et en prose, pourquoi pas ? Une idée un peu folle m'effleure, s'enracine, fleurit : présenter à ces préadolescents le même menu qu'à mes groupes d'adultes chevronnés. Analyser d'abord avec eux la phrase de Flaubert dont je bassine tous mes auditoires :


...et, quand il aperçut la première fois cette chevelure entière qui descendait jusqu'aux jarrets en déroulant ses anneaux noirs, ce fut pour lui, le pauvre enfant, comme l'entrée subite dans quelque chose d'extraordinaire dont la splendeur l'effraya.


Ensuite, puisqu'on a distribué aux élèves, entre autres poèmes grecs, cette merveille qu'est «Terre d'Ionie» de Cavàfis, disséquer ses rythmes devant eux vers par vers.


Nous avons beau avoir brisé leurs statues,

nous avons beau les avoir chassés de leurs temples,

les dieux n'en sont pas morts le moins du monde.

Ô terre d'Ionie, c'est toi qu'ils aiment encore,

de toi leurs âmes se souviennent encore.

Lorsque sur toi se lève un matin du mois d'août,

une vie venue d'eux passe en ton atmosphère ;

une forme adolescente, parfois,

aérienne, indécise, au pas vif,

passe au-dessus de tes collines.


Il y a là chez moi une bonne dose d'hubris. Je me prétends assez habile, assez passionné pour faire passer un message ardu, hisser mes jeunes auditeurs au-dessus d'eux-mêmes, les initier à des subtilités qui dépassent la majorité des adultes. Extravagant défi !

C'est un petit groupe trié sur le volet : tous les latinistes de quatrième et troisième, une quinzaine en tout. À mon époque, les deux tiers de l'effectif étudiaient le latin. À mon entrée, ils se lèvent tous comme un seul homme, tels des soldats quand se pointe le général. J'en suis un peu désorienté. Et comme ils sont petits ! Nous autres en troisième, dans mon souvenir trompeur, étions très mûrs, quasiment adultes.

Les collégiens de Chèvres, aujourd'hui, m'écoutent sagement, en les aidant un peu j'obtiens des réponses, mais je ne sens pas bien ce groupe. Ils sont trop intimidés sans doute pour réagir spontanément, et sûrement dépassés par mon exigence. J'ai visé trop haut. Moi qui prétends qu'on peut enseigner n'importe quoi à n'importe qui pourvu qu'on s'y prenne bien, je déchante. Ce credo-là en prend un vieux coup.

Je pars en doutant qu'on me réinvite, déçu, mécontent de moi, mais rentré chez lui Michel se fait sermonner par Volkovitch :

— C'est quoi ce découragement ? Et ton fameux théorème du Veilleur, tu l'oublies déjà ?

Le théorème du Veilleur, oui bien sûr : dans tout groupe, si endormi qu'il soit en apparence, il existe une personne au moins qui écoute. J'ai passé quarante ans de ma vie à enseigner en lycée, porté par cet article de foi aussi vivifiant que déraisonnable.

Je ne l'oublie pas, mon Veilleur, j'ai passé mon heure de collège à le chercher des yeux, sans succès naturellement : j'ai oublié que le Veilleur est presque toujours invisible, et même que parfois il veille en croyant qu'il dort. La graine enterrée hiberne en attendant le printemps. Un jour, dans des dizaines d'années, une personne vieillissante racontera à des écoliers qu'un jour un vieux traducteur a dit à sa classe que toutes les phrases avaient un rythme, que tous les rythmes avaient un sens, et qu'alors elle l'a trouvé barjot. Bref, je crois obstinément à mon Veilleur, même s'il faut plutôt s'attendre à ce que bientôt plus personne ne lise. Et même si l'on me prouvait que le Veilleur n'existe pas, je croirais en lui quand même.


...ont les yeux ouverts.
Mais les pires dormeurs...


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(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°271 en mai 2026)