Si quotidien, si banal, si pénible aux heures où l'on s'y entasse, le métro n'a rien de glorieux à première vue, et pourtant il me fascine. J'ai écrit sur lui naguère des pages et des pages sans arriver à dire clairement pourquoi. Pour moi ce prolo est un prince. Une sorte de dieu caché, à la fois proche et distant, qui se complait dans ses profondeurs et ne les quitte que pour survoler hautainement nos têtes, ajoutant les prestiges de l'aérien à ceux du souterrain. Il est associé pour moi à la mirobolante capitale près de laquelle je vis depuis toujours ; dans toutes les autres directions, il s'élance hors les murs, toujours plus loin, mais de notre côté, après avoir traversé Boulogne, espèce de sous-Paris que la ligne 9 annexe à l'immense voisine, il s'arrête net au fleuve. De l'autre côté la vraie banlieue commence, qu'il ne daigne pas visiter, comme si elle n'était bonne que pour le bus.
Ah ! le bus. Je ne sais pas si je l'aime. C'est compliqué. À Paris, non merci. Je le fuis tant que je peux. Cette phobie remonte sans doute au temps où il s'engluait dans les embouteillages, avant qu'on ne lui accorde le privilège d'une voie réservée qui fait de lui un notable. Mais pour moi, rien à faire, le pli est pris : métro égale Paris, et qui dit bus dit banlieue.
Notre petite ville, de ce point de vue, a été généreusement servie avec ses cinq lignes, dont trois que j'ai toujours connues, sans doute nées à la Libération. Dans les années cinquante de mon enfance, il n'y avait pas de bus, mais des autobus, et ce nom un peu lourdaud leur allait bien ; mes parents prenaient l'autobus, et seuls mes copains délurés abrégeaient son nom. Nous n'avions pas droit à ces véhicules à impériale si pittoresques qu'on voit dans les vieux films en noir et blanc. Chacun de nos autobus embarquait deux employés, qui s'en souvient encore ? Le conducteur à l'avant conduisait, et son collègue assis à l'arrière dans une minuscule cabine (comment l'appelait-on déjà ? le receveur ?) vendait des petits tickets longs et minces attachés ensemble qu'on détachait par deux ou trois pour les longs trajets, et qu'il compostait dans une petite boite à manivelle.
Le 169 et le 179 bifurquent bientôt, l'un vers les hauteurs de Meudon-Bellevue, l'autre vers les Bruyères de Sèvres, toutes proches du ciel (on y a mis le cimetière) avant de gagner la lointaine Vélizy, mais ma ligne à moi, l'immuable 171, qui sûrement me survivra, reste pépèrement au fond de la vallée, remontant vers Chaville, Viroflay et Versailles. Il vous dépose devant le château, mais les touristes venus d'Asie l'ignorent, l'abandonnant aux autochtones, Gaulois, Maghrébins ou Africains : le train va tellement plus vite. Il est poussif, notre 171, il s'arrête partout. À vélo, du temps de ma splendeur, je rivalisais avec lui, je l'aurais même battu au sprint un jour si je ne l'avais pas embouti par l'arrière, oubliant qu'il allait freiner. Qu'on se rassure, je ne l'ai pas blessé.
Dans les temps anciens, une pancarte bien en vue nous rappelait qu'«Il est interdit de parler au machiniste». Elle a depuis longtemps disparu et peu à peu une habitude s'est répandue : saluer le conducteur en montant et descendant. Lui-même, au terminus du Pont de Sèvres, lance parfois un «Au revoir» sans doute non réglementaire, mais ses chefs oseront-ils le sanctionner ? C'est peu de chose mais ce n'est pas rien, ça réchauffe le cœur — surtout quand l'aimable chauffeur, comme il arrive parfois, est un Maghrébin au look sombre, djihadistoïde, qui soudain s'avère gentil. Ces menues politesses me ravissent, tout en contrariant, j'imagine, les multiples grincheux aux yeux desquels notre pays sombre toujours plus dans l'enfer de l'incivilité. Allez gémir ailleurs, pauvres cons.
Depuis plusieurs années nous sommes riches de deux lignes supplémentaires : le 426 s'en va vers Ville-d'Avray, Vaucresson et La Celle-Saint-Cloud (le bout du monde), mais celui que je préfère, c'est le petit dernier : le 469. Il descend tout schuss des Bruyères, et au bas de la montée du coteau d'en face, direction Ville-d'Avray, il passe devant chez moi ! Je vois là une émouvante marque d'amitié. Il a d'ailleurs bien du mérite à se risquer sur nos pentes : qu'un bus emprunte ma rue étroite et sinueuse, c'est insolite et même aventureux. Il affronte un parcours difficile : après le virage d'échauffement au bas de la rue, il faut pour négocier celui d'après, long et raide, un bon entraînement et du talent. Cela passe ric-rac, au ras du trottoir. On a confié la tâche à des véhicules plus petits, des bus enfants, mais ils montent lentement comme des vieux, et après le fameux virage, avant le sommet de la côte, ils s'offrent deux arrêts, officiellement pour déposer des voyageurs, en fait pour souffler un peu. Cette lenteur m'aurait impatienté jadis ; aujourd'hui je la sens chargée de sagesse et accordée à mon propre tempo.
Nous nous croisons le soir quand je redescends du Parc où j'ai couru, et lorsque par chance nous nous retrouvons pile à la sortie dudit virage, j'honore de mon pouce levé l'artiste du volant. Un jour l'humble héros a vu mon geste et m'a souri, ô bonheur. L'idéal serait qu'on se salue de la main tous les soirs, rituellement, mais je n'ose pas, je me dis que lui et ses collègues regardent la route et non le vieux titubant sur le trottoir.
Tôt le matin et en début d'après-midi, le minibus est bourré de jeunes qui vont au lycée, mais aux autres heures ou le soir il est presque vide. Les cadres supérieurs du coteau rejoignent leurs belles maisons dans leurs grosses voitures. Voir mon cher 469 sans personne dedans m'attriste, m'inquiète, ne va-t-on pas le supprimer ? Le plus souvent, cependant, je distingue au passage une personne au fond, comme si Dieu existait et veillait sur le brave petit bus en lui assurant le minimum vital. Ouf, je respire.
Je ne l'ai encore jamais pris, je monte ma rue à pied, à vélo ou en voiture, mais je caresse l'idée de monter à bord un jour. Je m'imagine à la place du passager unique, ébloui par ce luxe exorbitant, ou peut-être gêné par cette faveur indue. Je pourrais peut-être en profiter pour aller parler au conducteur. Ou à un autre passager, s'il en monte un. Se parler entre inconnus, je sens de plus en plus combien cela nous aide à vivre. Dans le métro où chacun se recroqueville, non, trop difficile. Dans un vrai bus, à peine moins. Mais là, peut-être ? Comment savoir ? Quand deviendrai-je plus audacieux ?
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(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°270 en avril 2026)