Pendant des années j'ai servi la messe. Dans la petite église orthodoxe du boulevard Exelmans, j'étais souvent l'unique enfant de chœur, mes camarades sachant mieux que moi se défiler. Ils avaient même coupé au catéchisme, ces salopards. J'étais seul face au père Athanase, dans son logement minuscule au-dessus de l'église. Le vieil homme se donnait un mal de chien, semaine après semaine, pour m'enseigner l'histoire sainte, l'histoire de la Russie et la théologie. Il me couvait comme une plante précieuse. Il comptait bien faire de moi, sinon un prêtre, du moins un serviteur zélé de notre église.
C'était pour moi un poids terrible.
«Je suis ton père spirituel», m'a-t-il déclaré un jour. Cela m'a blessé, révolté. En fait il ne savait rien de moi. Il était mon confesseur, et bien entendu je lui mentais à chaque fois. Face à lui j'étais un mensonge continuel. La coutume voulait qu'on baise la main du prêtre, et ce simple geste me répugnait. Si après le bac je me suis imposé trois ans de classes préparatoires, interne qui plus est, cloîtré dans un monastère autre que les siens, c'était en grande partie pour lui échapper. Après quoi j'ai enchaîné sur d'autres études envahissantes, et peu après, découragé à mon sujet je pense, il est mort.
Après mes études je ne suis plus retourné à la petite église, ou alors si, une fois, pour l'enterrement de mon père. Mes funérailles à moi se feront ailleurs. Je me suis cru délivré. Eh bien non. L'histoire continue de me travailler. Vers l'an 2000, vingt-cinq ans après notre ultime rencontre, j'écris un récit, Trois pères, portrait de trois prêtres orthodoxes qui ont joué un rôle dans ma vie. Le père Athanase est toujours là, au premier rang. J'ai besoin de raconter ces années-là. Le passé ne passe pas.
Vingt-cinq ans plus tard encore, j'écris une histoire sans rapport avec lui, une pure fiction, où je compte bien laisser l'imaginaire s'ébrouer librement, loin de toute autobiographie. Cause toujours. Son fantôme s'invite et s'arroge l'un des premiers rôles. C'est lui le vieux Père qui donne des cours en tête-à-tête au héros adolescent, lequel prend la fuite ; c'est lui, vieux, tenant à peine sur ses jambes, qui poursuit le fugitif dans son refuge et le supplie de revenir, en vain. La scène où le vieillard tombe à genoux dans la poussière du chemin est gravée en moi comme si je l'avais vécue. Titre de ma pseudo-fiction : Que vivent les morts...
Et ce n'est pas fini ! Il a fallu qu'ici, à nouveau, je rabâche, comme si j'étais le Vieux Marin du poème de Coleridge, condamné à débiter son histoire tant qu'il vivra. Il va falloir que je meure pour que le père Athanase meure aussi.
En finit-on jamais avec les pères ? Le vrai, l'homme qui m'a engendré, puis élevé avec amour et dévouement, est mort en 2003, mais je ne cesse de penser à lui, et les événements récents n'arrangent rien. Il était très conservateur. L'adolescence venue, je me suis plus d'une fois opposé à lui, puis nous avons traversé les années poliment, en évitant plus ou moins les affrontements directs. Chacun savait qu'il ne convaincrait pas l'autre et le pauvre se modérait, craignant mes coups de griffe. Aujourd'hui je me dis, paix à ses cendres, et pourtant certaines cicatrices du passé, au lieu de s'effacer doucement, suppurent. Comme j'évoquais devant lui un jour les six millions de juifs morts dans les camps, il m'a répondu «Oh, on a beaucoup exagéré», et cette phrase, aujourd'hui plus que jamais, me hante. Elle ne me remplit pas de colère, non, mais de douleur et de honte. Comme si j'étais responsable de mon père.
S'il vivait encore, si mes gentils grands-parents russes et le bon père Athanase vivaient encore, comment jugeraient-ils l'invasion de l'Ukraine par les diables venus de la Sainte Russie ? Mon grand-père, originaire du nord, s'était installé dans l'actuelle Ukraine — russe à l'époque — où il a rencontré ma grand-mère ukrainienne. Mon père est né à Nikolaïev, près d'Odessa. Il avait trois ans quand ils sont partis dare-dare. De quel côté seraient-ils aujourd'hui ? Le pire n'est pas toujours sûr, me dis-je, mais je préfère ne pas savoir.
Et la petite église du boulevard Exelmans, où l'on priait encore, dans ma jeunesse, pour le repos de l'âme du tsar ? Pour qui prie-t-on là-bas aujourd'hui ? À Moscou, les popes bénissent à tour de bras les tueurs et les bourreaux. La guerre donne un coup de jeune à un Dieu vieux et gâteux. Qui a dit qu'il était mort ? Notre Père est immortel, et mon père aussi.
![]() Église orthodoxe, lieu non précisé |
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°269 en mars 2026)