J'APPELLE APPLE


10 décembre 2025, mon anniversaire. Ce que j'attends ce jour-là désormais, ce ne sont plus des cadeaux, mais une bonne petite journée tranquille. Je vaque dans mon bureau au son d'une symphonie de Sibelius, cadeau de mon ordi, lorsque soudain, clac ! plus de musique. L'écran du Mac est noir. Allons bon, me dis-je, encore une panne de courant... Non, hélas. On a de la lumière, c'est l'ordi qui me lâche. Je trifouille les prises, appuie sur des boutons, rien à faire. L'assistance Apple aussitôt contactée m'indique plusieurs moyens de ranimer la bête, rien ne bouge. Coma profond.

Les médecins ne venant plus à domicile, nous emmenons le malheureux à l'hôpital le plus proche : la boutique Apple du centre commercial de Vélizy. Il va y passer douze jours, le temps de diagnostiquer le problème (la carte-mère grillée, panne très rare me dit-on), puis de faire venir la pièce et de réparer, tout cela en pleine panique d'avant Noël. Douze jours de galère. Nous avons une bécane de secours et de quoi payer la ruineuse réparation ; l'angoisse qui s'installe est irrationnelle en grande partie : on se répète que ce n'est pas si grave, que tout (presque tout) a été enregistré sur la mémoire externe, mais comment ne pas frémir quand on tient dans sa main, contenues dans une petite boîte plate, vingt années entières de travail qui seront perdues à jamais si elle beugue elle aussi ? Mon sommeil redevient une étoffe trouée. C'est la nuit surtout que la page écrite juste avant l'AVC, dont j'étais content pour une fois, que je n'ai pas sauvegardée, que je me sens incapable de refaire, prend des proportions délirantes — comme si Mon Œuvre et l'humanité entière allaient y perdre quelque chose.

Tout est bien qui finit bien : l'éclopé revient, comme neuf, la boîte magique régurgite fidèlement mes trésors, et je réécris ma page en mieux, je crois. Mais l'épreuve va laisser des traces.

Devant mon écran et mon clavier retrouvés, je suis plus que jamais émerveillé comme un cycliste au volant d'un hybride mi-Rolls, mi-Ferrari. Les premiers traitements de texte, il y a quarante ans, étaient déjà miraculeux, mais que dire des engins extraordinaires qui turbinent à notre service de nos jours, toujours plus perfectionnés, plus confortables, plus rapides ! Le plus renversant, le presque choquant, c'est notre indifférence, comme si ces prodiges étaient parfaitement banals, comme si tout cela nous était dû. Enfants gâtés...

Bizarre tout de même : mon petit dictaphone, dont l'importance pour moi, tout compte fait, n'est pas vitale, continue de susciter en moi tendresse et gratitude, alors que j'ai porté dans mes bras mon ordi aux urgences, et l'ai récupéré guéri, sans que mon cœur tressaille, se serre ou se dilate pour lui. Nous sommes, lui et moi, au-delà de l'amour. Il fait partie de moi-même, voilà tout. Ce n'est pas une métaphore déjà bien usée, mais une réalité. On n'éprouve pas d'amour pour son cœur, son cerveau ou sa main.

L'aventure, évidemment, a ravivé mon anxiété latente. Je nous vois aujourd'hui, tous autant que nous sommes, sans cesse mieux servis, plus dépendants, plus fragiles ; je suis de ceux qui savent, contrairement à tant de dangereux naïfs, que le progrès n'est pas une éternelle montée vers la lumière, mais un château de cartes branlant, qu'un jour nous serons démunis, affamés, privés d'ordinateurs, que s'il nous en reste, il faudra pédaler pour que ça marche, et ce qu'on peut souhaiter de mieux, c'est de mourir avant.

Le lecteur éventuel va me juger bien sombre. J'ai pourtant trouvé une lumière dans ces jours noirs, et elle a pour nom Apple. L'homme qui a fondé la fameuse firme à la pomme est sans doute devenu un salopard, un diable, mais son service d'assistance est d'une perfection surnaturelle, quasi évangélique. Lors de nos deux visites à la boutique de Vélizy, bondée ces jours-là, le personnel demeurait poli, efficace et même souriant au milieu de l'infernale cohue, il régnait même dans ce pandémonium une sorte d'euphorie contagieuse. Ô surhumains serviteurs de la Pomme, vous administre-t-on des substances ?

Mais le plus beau, c'est leur assistance téléphonique. J'y ai eu recours quatre ou cinq fois lors de ces cruelles journées. L'accueil des uns et des autres — des unes le plus souvent — a toujours été d'une compétence et d'une courtoisie sans défaut. L'apothéose a été cette dame à la voix douce, au léger accent étranger, à la patience d'ange, qui m'a secouru deux fois. Je lui ai donné l'accès à mon écran comme on se déshabille devant le médecin, elle arpentait le labyrinthe immense de mes entrailles avec une petite flèche rouge pour me montrer les manœuvres à effectuer, c'était une marche pas à pas, elle me tenait par la main comme un enfant, elle m'initiait, présente et invisible, comme sont les anges — et là encore, l'ange n'est pas pour moi une métaphore. Qu'il est délicieux de se confier, de se laisser guider... Et quand elle m'a permis de la rappeler le lendemain, en Irlande où elle officie, alors qu'elle n'en avait pas le droit, comme si mon sauvetage lui tenait à cœur entre tous, et qu'elle m'a laissé son prénom, elle a du même coup donné à cette relation fugitive un petit côté transgressif qui me trouble encore. Elle n'était plus seulement une maman. Quel crétin a dit que les anges n'ont pas de sexe ?


Patron démoniaque, employé angélique.
L'ange et la pomme.


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(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°268 en février 2026)