BICHES INVISIBLES


Les arbres ont sûrement besoin de lumière, mais je les crois plus heureux la nuit. Nous dormons, ils se retrouvent seuls. Ils communiquent alors sans parler, d'une façon subtile qui nous échappe. Leurs échanges à la fin de la nuit, avant la lumière, sont sans doute les plus riches, et ceux du soir aussi peut-être, après un long silence. L'hiver, j'aime les rejoindre avant le jour ou à la nuit tombée, courant sans bruit pour ne pas les gêner, dans l'espoir d'être admis à capter ce qui passe entre eux.

Trottiner le jour, au retour du printemps, fait naître une euphorie facile, mais parcourir en hiver les allées sombres du Parc est une satisfaction plus profonde. À vrai dire il ne fait jamais nuit noire là-haut : les lumières de la grande ville toute proche y maintiennent une pénombre pareille, j'imagine, à celle du soleil de minuit sous le cercle polaire — rien d'étonnant puisque le Parc m'indique le nord, sur la carte et dans mes pensées.

Je ne pensais pas reparler de lui, je croyais en avoir fait le tour dans les trois petits recueils d'histoires que j'ai publiés récemment pour mes amis, eh bien non, il me fait signe encore.

Quel que soit le sujet choisi, il est vrai, plus on l'explore et plus on débouche sur des chemins nouveaux dont on ne voit pas le bout, à supposer qu'il y en ait un. On se rapproche du secret, du fin mot, et au moment de l'atteindre on en devine d'autres plus loin. L'un des rares épisodes qui me touchent encore dans la Bible, c'est les assiégeants faisant sept fois le tour de Jéricho en soufflant dans leurs trompettes, et les murailles qui s'écroulent enfin — sauf que dans le cas des artistes, on a beau tourner, les murs ne tombent pas, on peut seulement, parfois, entrevoir derrière eux les clochers d'une ville mystérieuse.

On ne se quitte pas, le Parc et moi. Je cours sur ses chemins tous les soirs. Quand j'écris je reviens sans cesse à lui, je piétine, je ressasse, je me dis qu'il faut me réfréner, ai-je raison ? Parmi mes lecteurs, combien se souviennent de ce que j'écris, tandis que moi-même j'oublie tout ? Se répéter n'est pas une honte en soi. J'aime ces peintres qui passent un temps déraisonnable, et parfois toute une vie, à peindre le même motif, bouteilles, meules de foin, nénuphars, étangs, montagne, comme on tourne sans fin les boutons du coffre-fort à la recherche du bon chiffre. J'aimerais les imiter en décrivant, par exemple, d'année en année, de mois en mois, de jour en jour, la vue depuis ma fenêtre, mais pour que l'ensemble prenne vie et couleur il faudrait un talent supérieur au mien. Le Parc est plus à ma hauteur.

S'il m'obsède ces jours-ci, c'est sans doute à cause de Under Milk Wood, la pièce de Dylan Thomas que je viens de relire, une merveille, où un bois domine un petit port et hante les rêves de ses habitants. Mon Milk Wood à moi, faute de mer, n'a que la Seine qui coule à ses pieds, mais si je rêve rarement de lui la nuit, dans la journée sa présence invisible là-haut, derrière les maisons du coteau, m'imprègne depuis toujours, et plus encore avec l'âge. Depuis chez moi je ne le vois pas mais je le sens, comme s'il communiquait avec moi à la manière des arbres entre eux. Ou comme si je saisissais presque, par moments, ce qu'il marmonne pour lui-même.

Le haut-lieu du Parc, c'est la terrasse nommée la Lanterne. Quand je débouche sur ce balcon dominant la ville immense qui scintille au-delà du fleuve, j'admire la vue au passage, ébloui, avant de retourner bien vite aux allées obscures. J'y croise parfois de rares ombres fuyantes, portant une lampe au front ou au guidon du vélo, comme si elles avaient peur dans le noir ; moi seul suis sans lumière, pour importuner le moins possible mes amis les arbres, pour mieux me fondre dans la nuit douillette, apaisante, bienveillante, qui au lieu de m'effrayer me rassure.

Dans cette bulle de nature assiégée de tous côtés par les constructions des hommes, on ne sent même pas la pression terrible qui l'entoure. Le Parc fait mieux que résister, semble-t-il : au fil des ans, l'agresseur n'a rien grignoté, comme si les murs qui l'enserrent étaient un rempart infranchissable. Certaines allées goudronnées dans les années soixante sont retournées lentement à la terre ; d'autres ont été soustraites aux voitures ; une passerelle autrefois supprimée franchit de nouveau la route qui le coupe en deux ; les arbres qui ont remplacé ceux que faucha la tempête en 2000 sont devenus grands et forts.

Ce sanctuaire vert, cependant, est constamment profané de l'intérieur. Pour vivre il doit se vendre, laisser se vautrer sur son corps des protecteurs pleins aux as. Pendant tout le mois d'août, désormais, Rock en Seine confisque le bas-Parc et pendant trois jours des dizaines de milliers d'inconnus l'envahissent. Les fêtes d'on ne sait quelles firmes milliardaires investissent de plus en plus souvent la Lanterne et ses abords. On a même failli, en 2020, y amener l'épreuve olympique de VTT. Mais on supporte ces violations, sachant qu'elles sont provisoires comme l'hiver ou les inondations, qu'elles laisseront les lieux intacts, magiquement, comme si rien ne s'était passé, et qu'ensuite on appréciera plus encore le calme revenu. J'avoue même qu'en suivant les rubans qui marquent le parcours de tel ou tel cross géant, je me plais à imaginer ces hordes qui vont déferler allègrement, tellement plus rapides que moi, pour quelques minutes, et je leur prête volontiers mes allées. Quant aux illuminations qui pendant tout décembre m'interdisent l'accès aux jardins du château, je râle un peu mais me laisse séduire du dehors par leurs milliers de lampions clignotants, leurs débauches de couleurs, les projecteurs peignant les arbres en rouge, en blanc, en bleu, tandis que passent les visiteurs payants telles des ombres, et les musiques banales qu'on diffuse, différentes selon l'endroit, deviennent en se mêlant féériques.

Après s'être ainsi prostitué, le Parc me revient toujours, mais je ne serai jamais vraiment seul avec lui. Il est de plus en plus peuplé de fantômes, que ce soient des êtres humains (depuis les promenades avec ma mère, dans l'adolescence, puis avec deux ou trois femmes aimées) ou des bâtiments : la Lanterne démolie en 1870, le château quelques années plus tard, château dont les contours sont encore visibles sur sa terrasse, entre ses balustrades ; préservé, il serait moins présent qu'aujourd'hui, dans son absence criante qui fait de ses alentours et du Parc entier une sorte de sanctuaire zen voué à l'adoration du vide.

Le fameux Le Nôtre, avant de dessiner Versailles, se fit la main ici-même, mais eut la sagesse de ne pas totalement domestiquer l'endroit, laissant subsister, avec une mansuétude imprévue, dans les interstices de ses géométries somptueuses, quelques îlots de quasi-sauvagerie.

J'en aimerais davantage. Je me plais à donner au Parc le nom de «Cinq loups», alors qu'il n'en a pas un seul, hélas. On m'assure que des biches s'y promènent, mais je ne les ai jamais vues. Signe que je ne suis pas encore assez familier, pas pleinement initié ? Simple catéchumène, après tout ce temps ? Que devrai-je donc faire pour atteindre un jour le degré suprême ?

Il doit me reprocher ma façon un peu mièvre de le peindre, souhaiter que je donne de lui une image plus forte. Pourtant je ne suis pas aveugle. Je n'oublie jamais en passant le meurtre d'un couple d'amoureux par deux voyous qui fit tant de bruit dans mon enfance, dans l'allée de la Félicité, ironiquement nommée. Ce crime, c'est affreux à dire, a d'une certaine façon baptisé pour moi le Parc, lui a donné un étrange titre de noblesse, une vigueur — comme ces femmes qu'on emmurait jadis dans une des piles d'un pont pour qu'il tienne debout. Cette violence oubliée plane encore insensible dans l'air, comme une ombre sur un visage aimé.

Je n'ai jamais tué bien sûr, ni dans le Parc ni ailleurs, mais il fallait bien, pour me lier davantage encore à lui, que j'y connaisse le plaisir. Cela m'est arrivé deux ou trois fois naguère, je le confesse, dans la nuit complaisante, sans savoir si les arbres se sont rincé l'œil ou s'ils ont tranquillement regardé ailleurs, se foutant bien, les bougres, de moi et de mes amours.


Démolie par les Prussiens en 1870.
La Lanterne.


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(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°267 en janvier 2026)