Ils étaient un peu à part, ces deux-là. Cousins, je crois, avec des noms qui sentaient bon l'Europe centrale ; deux beaux noms bien accordés, Ponczek, Persitz, même longueur, même consonnes. Je les revois assis côte à côte près de la fenêtre, comme si notre salle de classe était un peu trop confinée pour eux. Intelligents, cultivés, bons élèves il me semble — Ponczek me souffla le premier prix d'anglais —, ils frayaient peu. Une espèce d'aura les distinguait secrètement des autres.
Pendant cette année-là, nous nous sommes sûrement adressé la parole, mais je n'en garde aucun souvenir. J'étais demi-pensionnaire et eux, plus libres, mangeaient en ville. Scrutant la photo de classe — j'ai l'air malin avec ma loupe — je les retrouve tels que ma mémoire les conserve : Ponczek souriant, un brin rigolard, Persitz plutôt sombre et distant.
Qui donc pourrait me parler d'eux ? Philippe Baudart est mort, Alain Greilsammer a émigré en Israël, il a même changé de prénom, et Philippe Hersant ne se souvient de rien. Les autres, envolés.
Je ne voudrais en aucun cas revivre cette année-là, pour des raisons étrangères à cette histoire, mais j'aimerais pouvoir assister de nouveau, une fois au moins, planqué au fond de la salle, aux cours de M. Mourot l'angliciste, de Mlle Bossebeuf la philosophe et de la belle Mme Jordan en sciences naturelles ; je donnerais surtout très cher pour revivre ce qui est resté pour moi le sommet de cette année-là : au cours de français de l'excellent M. Lalande, facultatif alors, les deux exposés de Michel Persitz.
Durant cette année de terminale, donc, ce garçon d'à peine dix-huit ans nous présenta successivement, de son propre chef, Nathalie Sarraute et Raymond Roussel. Qui connaissait Sarraute et Roussel en 1965 ? Après quarante ans de lycée, je suis plus ébloui encore qu'à l'époque par la maturité de mon camarade. Combien de mes élèves de terminale littéraire connaissaient, ne serait-ce que de nom, ces deux auteurs majeurs ? Je le revois qui analyse finement le travail de l'une, qui nous raconte que l'autre avait (j'entends sa voix) «saigné sur chaque mot». Aujourd'hui encore je me sens le débiteur du jeune Persitz.
Qu'allait-il devenir, ce surdoué ? J'ai eu de ses nouvelles quelques années plus tard : il avait traduit à vingt-cinq ans le roman de Sylvia Plath, La cloche de détresse. Les premières pages de son travail, que je lis sur la Toile, tiennent fort bien la route, et les deux versions corrigées par d'autres, données en regard, ne font guère mieux. Le débutant magnifique est alors à l'aube d'une grande carrière.
Puis plus rien. Mystère. Silence quasiment rimbaldien. J'ai guetté en vain pendant des années, avant de retrouver la trace du fugitif, merci Internet. Il était devenu... comment appelle-t-on ça ? Concepteur ? Rédacteur ? Son Harrar, c'était la pub. Il gagnait sa vie — bien, sûrement — en écrivant des mensonges sur commande. Il n'y a pas de sot métier, certes, mais je n'ai pu m'empêcher, naïvement, d'être déçu. En oubliant que l'un de mes poètes grecs favoris, Mihàlis Ganas, l'une des voix les plus authentiques, les plus pures de sa génération, exerçait alors sans états d'âme apparents le même job mercenaire.
Seulement Persitz, lui, n'écrivait pas, de façon visible du moins. Or j'étais persuadé qu'il pouvait le faire, qu'il devait le faire, il en avait l'étoffe, le bougre. J'étais tellement curieux de voir ce que ça donnerait. Bizarre, cette foi que j'avais mise en ce type. Je n'ai pas lâché l'affaire, j'ai guetté sur Internet, et récemment, au moment où je relâchais ma veille, ayant presque cessé d'y croire, bingo !
Son premier livre, Juif de personne (Jean-Claude Lattès), est là devant moi. Il l'a publié en 2019 à soixante-dix ans passés. Le Juif du titre, c'est lui. Ses parents, déportés à Auschwitz, ont survécu par miracle. On trouve dans son récit, à côté du tombeau édifié à la gloire des parents, la confession du fils : sa façon d'être Juif, les souffrances que cela entraîne. Ce Juif né dans une famille à peine pratiquante, profondément athée lui-même, est tiraillé entre devoir de fidélité aux origines et violent besoin de liberté. Être Juif, pour lui, ce n'est pas obéir à un attirail de règles et d'interdits. Il ne cherche pas «une place assise tranquille dans le giron chaleureux de la tribu». Il ne veut pas «s'endormir le ventre plein et la conscience tranquille». Être Juif, c'est «jouer au vilain petit canard», refuser le conformisme et les compromissions, «chercher les emmerdements, la provocation, le seau d'eau glacée, le baroud d'honneur». C'est une question de rigueur morale, d'intégrité, de droiture. Le peuple juif, pour son père et pour lui aussi, c'est «une minorité errante dont le destin [est] de se questionner, questionner le monde et se surpasser sans cesse». (Lire Juif de personne par les temps qui courent, c'est vraiment le bon moment.)
Parmi les pages les plus fortes, il y a le déchirant voyage du fils à Auschwitz, mais c'est le livre entier qui se révèle poignant, puissant, porté par un souffle, une véhémence, comme si l'auteur avait rongé son frein toute sa vie avant de pouvoir enfin crier. Et je me demande pourquoi ce témoignage si riche, si juste et si superbement écrit n'a pas rencontré davantage d'écho.
En le lisant, je me suis senti, c'est bizarre, fier de son auteur. Comme si notre classe de terminale d'il y a soixante ans, si hétéroclite alors, s'était changée en équipe solidaire pour l'éternité. Comme si j'étais moi aussi le cousin de Michel Persitz.
Un petit regret malgré tout : pas une seule allusion dans son récit à notre année de terminale, comme si j'avais rêvé tout cela, comme si ces moments si précieux pour moi n'avaient pas compté pour lui. L'important, tout de même, c'est que je le connais désormais un peu, et ses parents aussi en prime — trois sacrés caractères, tous profondément attachants. Penser à eux fait du bien, cela console de certaines blessures.
Oui, bien sûr, j'aimerais beaucoup le revoir. J'ai même essayé. Mon mail, il y a plusieurs années, et mon coup de fil tout récemment, sont restés sans réponse. Soit. Je peux comprendre. C'est qui, c'est quoi, cet inconnu qui le relance ? Cette fois je me contenterai de lui envoyer cette page par la poste, et l'idée qu'il va me lire, qu'il va savoir ce qu'il m'a donné, doit pouvoir suffire à mon bonheur.
![]() Michel Persitz, 1965, lycée Claude-Bernard à Paris. |
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°262 en août 2025)