VIEUX ROUTIER, VIEILLES ROUTIÈRES


C'est magique ! Tu tapes quelques mots sur le mini-clavier, fixes la petite boîte au-dessus du pare-brise et une voix féminine prend les choses en main. Non seulement elle te guide, annonçant les bifurcations plusieurs fois, minutieusement, à 800 mètres, à 200 mètres, à 50 mètres, mais elle sait à l'avance où tu vas t'ensuquer dans l'embouteillage, pour combien de temps, et à quelle heure tu arriveras. Elle choisit l'itinéraire en fonction. Un jour que nous partions vers l'autre côté de Paris, périf et maréchaux totalement bloqués, elle nous a emmenés en proche banlieue dans une suite de petites rues presque vides et nous avons traversé Montrouge, le Kremlin-Bicêtre, Villejuif, Ivry, que sais-je encore, comme dans un rêve.

Et l'on ne s'étonne même pas ! Comme si ces prodiges existaient depuis toujours ! Le plus prodigieux dans l'histoire, c'est notre placidité. Notre crédulité aussi. Nous croyons ce que nous racontent les esprits forts : des millions de captages d'informations, des milliards de calculs menant à ce guidage personnalisé, infaillible, comme si ce miracle pouvait ne pas avoir une origine surnaturelle, comme s'il n'y avait pas dans les cieux une tour de contrôle géante où une armée d'anciens anges recyclés, inlassables, veille sur nos pérégrinations.

Que l'on embrigade ou non les anges, le résultat est le même : ne plus avoir à chercher son chemin sur le plan ou la carte ou dans ses souvenirs faiblards, ça euphorise. Même si cette voix qui jamais ne s'énerve, qui ne relève même pas mes erreurs, c'est limite énervant. Robot, tu es trop beau. Si la voix pouvait au moins m'engueuler de temps à autre, si elle prenait un ton pincé quand je lui reproche ses rares erreurs — brutalement, dans l'espoir qu'elle se fâche —, notre relation prendrait un tour plus normal, plus humain. Mais un tel miracle est exclu.

Être guidé, ça euphorise, disais-je. Oui, sans doute, mais en même temps cette voix aimable, serviable, protectrice — Ne t'occupe de rien, laisse-nous faire, nous savons mieux —, certains dont je suis ne peuvent l'entendre sans un léger malaise. En nous choyant, elle nous infantilise. Ce cadeau qu'on nous fait, il faudra sûrement, d'une façon ou d'une autre, le payer. Il est bon de savoir qu'en acceptant ce petit luxe, on se fait couillonner en douceur.

Mais si je lui en veux tellement, à la doucereuse, c'est qu'elle travaille sans la moindre honte à ringardiser, puis supprimer les cartes en papier de naguère. Ce sera pour moi un déchirement. Je les chéris depuis l'enfance. Le moment où j'ai su les lire, où j'ai remplacé ma mère dans le pilotage des voyages en famille, a été une date majeure. Je les croyais immortelles. Les sachant menacées, j'ouvre enfin les yeux : elles aussi sont magiques. Tout commence avec le geste qui les déplie, mes mains qui déploient d'un coup des dizaines ou des centaines de kilomètres et mon œil qui les parcourt en tous sens, à toute allure, libre comme l'oiseau. Le monde m'est offert, commodément réduit à mes dimensions, sur un plateau. Je pense, plein de gratitude, au travail énorme qu'il a fallu pour tout mesurer, tout dessiner, à toutes les trouvailles accumulées pour être complet sans cesser d'être clair, et je suis ébloui, pour la première fois autant qu'elle le mérite, par cette humble splendeur pliante.

Quitter l'immensité de papier pour l'écran de poche dans la voiture, où le mini-plan accompagnant la voix me cache tout ce qui n'est pas mon chemin linéaire, c'est un appauvrissement, une punition, une invitation à la claustrophobie. Je deviens un prisonnier en promenade, un aveugle derrière son chien. Quant aux Google-cartes sur Internet, elles font pitié elles aussi, avec leurs omissions grossières, leurs approximations et ce zoom vulgaire qui se déclenche sous la flèche de la souris, même et surtout quand on n'en veut pas.

Mes cartes de papier, elles au moins, ne se défilent pas entre mes doigts, et qu'importe l'absence de zoom : elles sont plusieurs à me servir selon les besoins. Pour marcher, le 25 ou le 50 000e de l'Institut géographique national ; pour le vélo, la 101 de chez Michelin, Banlieue de Paris du périphérique à la Francilienne, au 53 000e, et la 106, Environs de Paris, au 100 000e ; pour les grands voyages, chez Michelin toujours, les quarante cartes au 200 000e couvrant tout le pays. Me déplaçant moins désormais, je les emporte plus rarement, je les contemple à la maison. Voir la terre depuis un engin spatial serait moins passionnant. La terre sur la carte est mieux que photographiée : radiographiée, visible à la fois dans son ossature et sa chair ; sa beauté vient surtout d'un harmonieux équilibre entre l'immatériel et le matériel, qui rappelle, à la fois vivants et stylisés, certains visages sur les anciennes peintures. Même si c'est plutôt un corps que je découvre sur mes cartes, avec les artères bien rouges des grands axes, les fourmillantes veinules des petites routes, le vert paisible des forêts. À quoi s'ajoute autre chose que l'astronaute n'aura jamais : les noms des villes, des villages, des rivières, des forêts, des montagnes, avec leur cocasserie parfois, leur poésie souvent et leur mystère presque toujours.

Étudier la carte avant la virée à vélo, c'est comme pour d'autres gourmands de saliver devant la vitrine du pâtissier ; y revenir après, c'est revivre la balade, la savourer, lui donner sa forme définitive, mieux comprendre ce qu'on a fait, tenter d'imaginer ce qu'on n'a pas vu, ce qu'on essaiera de voir la prochaine fois, et nous voilà partis dans des rêveries sans fin.

La plupart de mes cartes datent un peu, il est vrai, celles pour la voiture surtout. Je me les suis offertes dans les années 80, presque toutes, et les nouvelles autoroutes n'y figurent pas. Les exhiber me vaut quelques sarcasmes. Ils ne m'atteignent guère : les autoroutes, pourquoi les mettre sur la carte ? Elles sont abondamment signalées sur le terrain. En fait elles font à peine partie du monde réel. On y traverse le pays sans rien voir. Empruntons-les, c'est commode, et ensuite oublions-les.

Quant à mes cartes ringardes, moins utilitaires qu'autrefois, elles sont devenues plus précieuses ; les jeunes servantes banales de jadis, devenues vieilles dames, ont acquis une beauté imprévue ; et surtout, tandis que les années rétrécissent mon horizon peu à peu, elles gardent le pouvoir de l'élargir. Nous sommes jeunes à jamais quand nous nous retrouvons, elles et moi, et à chaque fois, quand je les déploie, j'éprouve la même vague allégresse, comme si tous ces chemins sans fin, ces fleuves, ces monts et ces vaux m'appartenaient encore comme avant.


...un visage de femme.
Elles font rêver comme...


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(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°218 en décembre 2021)