CHARMES DISCRETS


Je chante les maisons et les jardins de ma petite ville, les deux coteaux tranquilles qui se font face et les forêts qui les coiffent, comme si le reste n'existait pas. Pourtant, notre commune «bourgeoise et cossue», comme la qualifiait récemment un journaliste, a elle aussi sa cité : au fond de la vallée, bordant l'avenue qui monte vers Chaville, plusieurs immeubles et quelques tours, à vrai dire pas trop sinistres. Nous ne sommes pas Neuilly, ni Montfermeil non plus, et le quartier Danton, comme on l'appelle, reste moche sans excès et modérément agité.

Si je mentionne cette zone pour moi sans charme ni véritable existence, simple passage sur le chemin de Versailles, est-ce pour donner de la ville une image complète ? Peut-être. Mais je crois surtout que Danton me sert ici de repoussoir.

Danton est en même temps tout près et très loin d'un des coins les plus mystérieux de la ville. L'ai-je déjà évoqué ? Il y a tout en haut du quartier assoupi de Croix-Bosset, juste avant le pont du chemin de fer, le départ d'une impasse qui court à flanc de coteau en contrebas de la voie ferrée : la rue des Châtre-Sacs. Les impasses ont pour moi une séduction infinie, même quand elles ne portent pas un si beau nom ; on croit y atteindre le cœur, le fond des choses, un calme parfait nous y attend, et l'on rêve en plus d'y trouver, tout au bout - le beurre et l'argent du beurre - une issue secrète par où s'échapper en douce et rester libre. Cette impasse-là s'achève en cul-de-sac, mais auparavant, sur la gauche, s'ouvre en catimini une impasse-bis plus étroite encore. Bordée de bicoques bric-et-broc, de jardins négligés, elle tournicote un peu, contourne une maison de riche solitaire et lasse, quitte un instant son bitume comme on ôte ses chaussures - la bourgeoise cossue se laisse aller. Et là, ô surprise, on se retrouve juste au-dessus de Danton, dont on devine à peine, en été, les tours à travers les arbres. La pente, à cet endroit, est abrupte comme un mur. On contemple depuis ce balcon, invisiblement, la fourmilière. La vie humaine, lointain spectacle, vue des jardins d'en-haut. On continue un peu, prêt à faire demi-tour, eh bien non : le fond de l'impasse cache une issue. Pas pour les bagnoles, rien que pour nous autres piétons. Comme si un dieu veillait encore sur nous. Un escalier usé descend vers la Grande rue, quasiment désaffecté, c'est probable, en ces temps voituriers ; après quelques marches un court sentier le quitte, passe deux ou trois maisonnettes, un potager plein de choux et de nains de jardin comme autrefois, puis un autre escalier remonte et on entre, ni vu ni connu, dans un quartier isolé de Chaville.

Cette mince bande de terre frontalière à flanc de colline, planquée entre chemin de fer et grande route, oubliée des services de voirie et des promoteurs, avec ses humbles trésors qui paraîtront miteux au plus grand nombre, c'est à mes yeux un petit chef-d'œuvre de banlieusardise. Elle doit sans doute sa survie et sa paix miraculeuse à la fragilité du sous-sol : le flanc du coteau, en plus d'un endroit, est tout troué de souterrains qui empêchent la construction d'immeubles, cette manie compulsive et contagieuse. Le chemin secret, ténu, tarabiscoté qui s'y déroule, quasiment initiatique, est l'un des plus beaux cadeaux qu'on puisse faire à l'explorateur suburbain. Y revenir est un bonheur qui ne s'use pas.

J'ai plus de plaisir encore à l'emprunter au retour et je me demande pourquoi. Je préfère sans doute rentrer dans ma tanière qu'en sortir. D'autre part, depuis que les autorités se sont mises à réglementer strictement nos sorties, je ne suis sûrement pas le seul dont la parano prolifère. Je crains les flics plus que jamais, j'en vois partout, même dans les périodes de non-confinement, alors qu'ils sont dans leur commissariat du centre-ville, ou à Danton pour un feu de poubelle, pas chauds du tout pour risquer leurs voitures blanches là-haut dans un mauvais chemin à la recherche de vieux resquilleurs - mieux vaut emmerder les jeunes. Quel bonheur ce serait de me changer peu à peu en coureur invisible, protégé des cognes par l'incognito. En attendant, comme les cafards, je prends mon pied dans les lieux obscurs. Merci, ma petite ville chérie, de m'offrir encore celui-là, en plus de quelques autres. Ne désespérons jamais des bourgeoises cossues.


Escalier Croix-Bosser.
Aquarelle de Véronique Betton.
Non loin de là...


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(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°211 en mai 2021)