GROS BILLETS


Je lis chez un bon auteur grec :


Elle lui donne un billet de cinquante ou vingt euros et s'en va sans prendre sa monnaie.


Le contexte est clair : elle donne beaucoup trop ! J'aurais spontanément mis vingt avant cinquante pour ménager une progression et finir par l'exemple le plus frappant. Négligence de mon Grec ? J'en doute. Je le vois mal commettre ce qui est pour moi une erreur de débutant. Je me souviens qu'un personnage de Proust, lui aussi, place les épithètes par ordre de force décroissante, mais je ne saurais retrouver le passage, et il me semble d'ailleurs que Proust, laconique pour une fois, mentionne cette bizarrerie sans s'attarder à l'expliquer.

En fait, ce n'est pas la première fois que les Grecs me font le coup de l'adjectif le plus fort placé d'abord. Ce qui m'incite, depuis quelque temps, à tirer de cette anomalie une théorie générale. Nous aurions là, entre deux peuples, deux façons de penser opposées. Le français, plus réfléchi, organise la phrase avant de l'écrire, en gardant le meilleur pour la fin. Le grec, plus spontané, plus explosif, lâche d'abord le gros morceau et le reste suit comme il peut. Le français serait plutôt du côté de l'écriture et le grec plus proche de l'oral.

Même chose dans la façon dont chacun présente les dialogues. En grec, le plus souvent, on nous balance d'abord ce qui est dit, qui nous tombe dessus sans préambule, «dit-il» étant relégué tout à la fin :

— Là il y va fort, Volkovitch, encore un peu et il va nous servir un couplet sur l'opposition entre l'Orient et l'Occident ! objecteront certains.

Le français, lui, en principe, placera «objecteront certains» bien plus tôt, par souci de clarté :

— Là il y va fort, Volkovitch, objecteront certains. Encore un peu et il va nous servir un couplet sur l'opposition entre l'Orient et l'Occident !

Avantage supplémentaire : le plus frappant est gardé pour la fin.

J'entends d'ici les protestations. Opposer aussi brutalement deux civilisations à partir d'un infime fait de langue ! Il déconne, ce type ! Pourtant je trouve qu'il y a du vrai dans ma remarque. Je m'inquiète seulement de ne l'avoir rencontrée nulle part. Je ne suis sûrement pas le seul à comparer les langues, à scruter et analyser l'ordre des mots...

Reste la question principale : comment traduire ?

Je n'hésite pas : je désobéis. Pour donner à la phrase tout son poids, je fais monter la pression en terminant par les cinquante euros. Et là aussi, j'entends les protestations. Le traducteur n'a pas le droit de corriger l'auteur, voyons ! s'indigneront certains. L'auteur est pour eux une sorte de divinité, par définition infaillible. Comme si nous n'avions à traduire que des chefs-d'œuvre. Comme si parfois nous n'écrivions pas mieux que notre auteur.

Je suis plus sensible à ceux qui penseront que vingt est placé ici après cinquante pour une excellente raison qui m'échappe. Soit. Mais c'est si peu probable que je prends le risque. Je comprends aussi qu'on veuille faire entendre l'autre langue jusque dans ses particularités déroutantes pour nous ; mais désolé, je ne suis pas arrivé aussi loin dans le littéralisme.

Il se peut que les traducteurs du futur, devenus sans cesse plus hardis, plus ouverts à l'étranger, voient dans mon présent choix un ethnocentrisme haïssable ; il se peut aussi qu'un grand retour en arrière nous ramène, ô malheur, aux traductions ciblistes d'autrefois. En attendant, égoïstement, je me fais plaisir en traduisant comme je le sens aujourd'hui.



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(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°275 en août 2026)