ACCÉLÉRER / RALENTIR


Longtemps il avança au pas

puis il partit au galop.

Longtemps il galopa

puis il repassa au pas.


Ce petit quatrain, je l'ai fabriqué pour mes apprentis traducteurs afin de les rendre plus sensibles aux finesses du rythme. Je le lis à haute voix, en les priant de bien écouter les vers 2 et 4. Après la lecture, je demande lequel des deux est le plus long (interdiction de compter sur ses doigts). On me répond toujours : le vers 4.

Eh bien non. Il y a là deux heptasyllabes, officiellement de même longueur. Même si, indéniablement, l'un d'eux paraît plus long. Voilà un bel exemple d'illusion auditive. Comme quoi — c'est la leçon du jour — la longueur d'un vers ne dépend pas seulement du nombre de syllabes.

Pour expliquer ce phénomène, commençons par le plus simple : un vers est très rarement seul, l'impression qu'il produit dépend de celui (ou ceux) qui le précède(nt). Ici, le vers 2 est plus court que l'octosyllabe qu'il suit, d'où un effet d'accélération. Inversement, le vers 4, venant après un hexasyllabe plus bref que lui, semble ralentir.

On pourrait ajouter que le contenu du vers joue un petit rôle dans l'affaire, lui aussi : l'idée de galop contribue à la vitesse du vers, et l'image du cheval au pas a l'effet contraire. Mais là n'est pas le plus intéressant. À mieux regarder nos deux vers, on remarque d'autres facteurs modifiant le tempo.

Les coupes intérieures d'abord. «Puis / il partit au galop.» «Puis / il repassa / au pas.» Le vers lent est davantage fragmenté. On pourrait évidemment dire chacun de ces vers d'une seule traite, ou au contraire ajouter une mini-césure au plus rapide («partit / au galop). Mais si l'on n'en a guère envie, c'est que les sonorités jouent elles aussi un rôle en favorisant les coupes ou leur absence. Les voyelles et les consonnes ont des poids différents : les voyelles aiguës du vers 2 («puis, partit») sont plus légères que les [a] graves qui freinent le vers 4, aidées en cela par la pesanteur des trois [p]. Qui dit répétition dit piétinement. À quoi s'ajoute la rime au vers 3, «galopa», qui ajoute un troisième [pa] aux deux du dernier vers — tandis que l'absence de rime aux vers 1 et 2, ce [o] inattendu, est vive comme une échappée soudaine.

Conclusion : le comptage des syllabes ne suffit pas, le rythme et les sonorités travaillent ensemble de façon complexe, et la tâche du poète (du prosateur aussi bien), puis du traducteur, est de trouver la musique accompagnant et soulignant ce que raconte l'original. Les rythmes d'une langue à l'autre ne sont pas les mêmes, et c'est pourquoi, traduisant des vers libres, je ne reproduis pas étroitement les cadences du grec. Je cherche plutôt la musique française appropriée au sens, vers par vers ou par petits groupes de vers. Les subtilités musicales du grec, malgré tant d'années de pratique, j'avoue qu'elles m'échappent en partie. Et si (ô paradoxe), en traduisant des vers comptés, j'ai à peu près l'impression de tenir la route, porté par une houle régulière, j'ai rarement l'impression, dans un poème en vers libres, de maintenir la tension, la vie rythmique d'un bout à l'autre. (Dans un poème de Cavàfis, «Terre d'Ionie», oui, peut-être.) Et s'il m'arrive souvent d'analyser mon travail sur les vers classiques, je n'ose pas encore, et n'arriverai sans doute jamais, à étudier assez finement la musique du vers libre. Trop compliqué pour moi.



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(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°273 en juin 2026)