Όπου και να ταξιδεύω, η Ελλάδα με πληγώνει.
(Òpou kè na taxidèvo, i Ellàda me pligòni.)
Soit, mot-à-mot :
Où que je voyage, la Grèce me blesse.
C'est sans doute le vers le plus connu de Yòrgos Sefèris. Celui qui résume le mieux, à lui seul, sa poésie. Le poète est malheureux loin de son pays, et quand il y retourne, ce qu'il y trouve le fait souffrir aussi, quoique autrement. Le message est clair, reste à lui donner en français la forme la plus expressive possible.
La traduction la plus répandue :
Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse.
Le sens y est, mais je n'entends pas Sefèris. Manque sa terrible simplicité. Le premier segment est trop pompeux. Le rythme d'ensemble n'y est pas : alors qu'en grec les deux parties du vers sont de longueur égale, le français allonge la première et raccourcit la seconde, d'où un effet spectaculaire, aggravé par l'assonance criarde [ès-ès], qui enfonce trop brutalement le clou.
Le rythme est la base de tout. La première étape du travail, c'est de trouver, pour le vers ou la phrase, le rythme le plus juste. Si toutes les langues fonctionnaient de la même façon, il suffirait de calquer l'une sur l'autre en reproduisant le nombre de syllabes de l'original. Mais cela ne marche pas. Je devrais, dans le cas présent, aligner deux fois huit syllabes — ou plutôt sept, car la dernière syllabe de chaque segment est l'équivalent d'un e muet français. Ce qui donnerait, par exemple :
Chaque fois que je voyage, la Grèce me fait souffrir.
Lourd et plat. D'autant que pour obtenir mes sept syllabes, je dois prononcer les e muets, ce qui me semble anachronique chez Sefèris.
Mieux vaut chercher, en oubliant un instant le grec, un rythme français qui souligne le sens de l'énoncé. Ici, l'important c'est d'avoir une fin douloureuse, désagréable, donc un rythme plutôt impair, précédé d'un rythme harmonieux, donc pair, qui accentuera le contraste. Ce qui m'amène à proposer ceci, soit 6+5 syllabes :
Partout dans mes voyages, la Grèce me fait mal.
À condition d'élider l'e muet de Grèce, ce qui vient naturellement dans ce type de poésie. Mais si ma traduction est lue à haute voix un jour, un lecteur traditionaliste ou simplement borné risque de prononcer l'e muet, GrècE, et faire mal au poème en fabriquant un alexandrin plan-plan. Je n'ai aucun moyen de l'en empêcher, typographiquement parlant.
Curieux tout de même : le vers grec, malgré ses deux parties égales, me donne l'impression d'un contraste sonore entre elles, et je mets longtemps avant de saisir pourquoi. La faute à mon oreille française, formée à compter les syllabes, mais trop peu sensible aux accents. La raison du contraste, la voici :
—v, —v, —v, —v / vv—(v), vv—(v)
Quatre trochées qui avancent d'un pas calme et modéré, contredits par deux anapestes vifs — non pas les deux coups de poignard de Grèce-blesse, mais une gifle malgré tout.
Admirable décidément, ce vers de Sefèris — il ne serait pas si célèbre sans sa perfection sonore.
Moralité : on peut, on doit souvent, traduire un paramètre par un autre, comme ici des accents par un nombre de syllabes. Seul compte l'effet final. Et si mes préoccupations rythmiques indiffèrent la plupart des lecteurs, cela ne me rend que plus précieux ceux qu'un rythme juste fait sourire de bonheur.
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°272 en mai 2026)