L'IA ? Comme tout le monde en parle, je me crois tenu d'expliquer pourquoi je n'en parle pas.
Cette nouvelle invention provoque l'enthousiasme de Pierre, la peur et la colère de Paul, et je les comprends tous les deux. Les traducteurs, eux, ne sont pas près de l'accueillir en fanfare, sachant qu'elle va voler leur boulot à la plupart d'entre eux, les condamnant à des besognes subalternes, fastidieuses et mal payées. Si moi je peux la juger objectivement, c'est que je suis l'un des rares travailleurs des mots à ne pas me sentir en danger. La traduction n'a jamais été mon gagne-pain, ni même mon gagne-beurre. Michel travaille essentiellement désormais avec un patron, Volkovitch, qui n'aura jamais recours à ce schmilblick, et de toutes façons ma jeune rivale, cette m'as-tu-vue, n'est pas assez costaude pour affronter les textes que je traduis. J'ai bien voulu, sur sa demande, lui laisser résumer un récit que je venais d'écrire ; elle n'a pas capté grand-chose, la pauvrette. Elle y arrivera, aucun doute, un jour elle nous dépassera les doigts dans le nez, mais quand elle saura traduire les poètes grecs en vers comme je le fais, je serai depuis longtemps parti en cendres, et en attendant je lui montre mon cul.
Certains confrères et consœurs, sans pour autant souhaiter que l'IA traduise à leur place, s'émerveillent d'être si brillamment aidés dans leurs recherches par sa mémoire prodigieuse. Je pourrais moi aussi, de temps à autre, recourir à je ne sais quel Chatgpt (mon dieu, quel nom ! C'est elle qui l'a trouvé ?), eh bien non. Je me méfie. Je la vois venir, la mielleuse, on lui tend le bout du doigt et bientôt elle vous bouffe le bras. Les seuls gagnants, en fin de compte, ce seront les milliardaires de la vallée aux Silicones.
Et quand bien même je serais sûr de ne rien risquer avec l'artificieuse, je lui tournerais le dos malgré tout. Je me suis débrouillé tant d'années sans elle, ai-je vraiment besoin de nouveaux services ? Et à supposer qu'un jour elle me dépasse plus vite que prévu, je lui dirai, Tais-toi, ne me souffle pas. Me servir de toi, ça ne m'amuse pas. Je ne veux pas de moteur à mon vélo. J'ai encore en moi le bambin qui voulait marcher tout seul, et le vieillard que je suis snobera tant qu'il pourra l'ascenseur, l'escalier dût-il devenir pour lui une montagne.
P.S. Le lendemain du jour où j'ai écrit ces lignes, lisant sur FB la chronique de Markowicz où il exprime sa réticence vis-à-vis de l'IA, je suis surpris et tout heureux, voyant que sa conclusion et la mienne se font écho :
Je préfère, avec ma boiterie, marcher encore un peu, même si j'ai mal aux jambes.
Marchons encore longtemps, ami André !
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°271 en avril 2026)