En relisant Under Milk Wood, de Dylan Thomas (cf. Brèves n°266), j'ai pensé tout du long à Jacques B. Brunius, son vaillant traducteur. Comment s'était-il dépatouillé d'un texte aussi difficile ? Notre langue est déjà bien désarmée face à l'anglais courant, si vif et souple, et là c'est pire encore, devant cette langue de poète libre et hardie, cet anglais superlativement anglais dans ses audaces grammaticales, ses raccourcis fulgurants. Stephan Meldegg, qui mit naguère en scène ce qui était à l'origine une pièce radiophonique, parle très bien dans sa préface à la v.f. (Au bois lacté, L'avant-scène) de ce «verbe luxuriant et sensuel», ce «langage simple et populaire» mais «éminemment poétique», «cette verve qui court comme un torrent, ce style dense et goûteux».
La traduction de Brunius jouit d'une excellente réputation, et c'est vrai qu'il s'en tire bien, le bougre. Il connaît la langue, il multiplie les trouvailles, il traduit les chansons en mettant du rythme et des rimes, et à la lecture son travail passe la rampe, tandis qu'en lui cherchant des poux dans la tête, je me donne le ridicule de jouer les pions vétilleux.
Mon reproche principal : un tempo trop lent. Si je traduisais de l'anglais, j'aurais en permanence l'impression de m'essouffler à courir en vain après l'original. Je veillerais donc à ne jamais ralentir sans raison impérative, quitte à sauter des mots moins essentiels ou à rendre le texte un peu plus obscur.
La première ligne :
To begin at the beginning.
JBB: Pour commencer par le commencement.
«Commencement» est long et mou. Pourquoi pas
Pour débuter par le début ?
The undertaker.
JBB : L'entrepreneur de pompes funèbres.
Le croque-mort serait pourtant bien dans le ton...
The blinded bedrooms.
JBB : les chambres aveuglées de jalousies.
«Blind», en effet, c'est à la fois l'«aveugle» et le «store». Mais fallait-il vraiment faire un sort à ce double-sens ? «Aveuglées» aurait suffi. On a là un exemple de traduction universitaire : on privilégie l'exactitude pointilleuse aux dépens du mouvement, qui est l'essentiel.
Parfois la moindre syllabe compte :
Like a mouse with gloves
JBB : comme une souris chaussée de mitaines.
«Qui met des gants» serait plus efficace : cela ne tient pas seulement à la syllabe gagnée, mais aussi à ce que gants est nettement plus sonore que mitaine.
On sent que Brunius, pourtant familier des surréalistes, s'astreint parfois à expliciter, développer, rationaliser outre mesure. Il est vrai que les Français ne se sentent pas vraiment à l'aise dans l'obscur ou l'étrange ; ils aiment comprendre, la clarté leur fait du bien. Et le travail de Brunius date d'il y a plus d'un demi-siècle — on était plus rigide et formaliste à l'époque. (On s'est pas mal déboutonné depuis, dieux soient loués.)
...and the dogs in the wetnosed yards.
JBB: ...et les chiens aux nez humides dans les cours.
Alors qu'en anglais ce sont les cours qui ont le nez humide !
Autre problème : l'ordre des mots. En français plus que dans d'autres langues, le meilleur vient presque toujours à la fin de la phrase : c'est le dernier mot qui a le dernier mot. Or la rigidité de la syntaxe française ne permet pas toujours de placer les mots comme on le souhaite.
La première phrase évoque d'abord les rues pavées de la petite ville, puis le fameux bois d'où l'on descend lentement vers la mer :
...down to the sloeblack, slow, black, crowblack, fishingboat-bobbing sea.
Toutes ces épithètes en suspens avant le mot final, cette syllabe qui se fait longuement attendre comme une reine, c'est une splendeur qu'il faut chercher à préserver.
Brunius :
...jusqu'à la mer noir prunelle, lente, noire, noir corbeau, agitée de bateaux de pêche.
La fin est plate, et la répétition de «noir» pas assez swingante. Je crois que j'oserais ceci :
...jusqu'à, noire et lente, noir prunelle, noir corbeau, avec ses bateaux qui dansent, la mer.
Le rythme est meilleur, les sonorités aussi ; certains trouveront la syntaxe un peu abrupte, mais nous sommes invités chez un poète audacieux. Pour ménager les lecteurs fragiles, on pourrait écrire, de façon plus sage :
...jusqu'à l'eau noire et lente, noir prunelle, noir corbeau et les bateaux dansant sur la mer.
Brunius a de fameuses trouvailles, comme ces créations verbales savoureuses, halleluyer ou cantiquer, par exemple, dans la même phrase :
...dans la chapelle transie, trapue, où l'on cantique en bonnet, broche, et noir bombasin (...), toussant comme des biques, suçant des menthes, halleluyant sur les deux oreilles...
On salue la joyeuse vigueur des allitérations à l'initiale, et l'on regrette que cette haute pression ne soit pas maintenue partout. Ce «sur les deux oreilles», qui remplace le délicieux néologisme fortywinking (de l'expression to have forty winks, somnoler, faire un somme) aurait pu être avantageusement remplacé par
...halleluyant tout en dodelinant...
Ce qui serait plus exact et surtout plus dans le ton, avec ses sonorités joueusement répétées. Juste après, de même, on déplore que le joli «text and trinket», certes un peu obscur (on comprend par ce qui précède que le texte en question, ce sont les Dix commandements accrochés au mur) n'ait pas été rendu de façon plus dense et sonore que
...la Citation de l'Écriture et les babioles,
alors qu'une belle allitération nous tendait les bras :
... la Bible et les babioles. (Ou les bibelots.)
«Texte» est là pour allitérer, et on peut sans dommage remplacer le cadre au mur par le Livre posé sur un meuble.
Dans le même secteur, je remplacerais volontiers «volant comme farine noire», dont le [ne, ne] gêne un peu mon oreille, par une inversion plus euphonique, «noire farine», qui grâce au contexte paraîtrait moins prétentieusement soutenu que plaisamment archaïque.
Broutille négligeable, ce [ne, ne] ? C'est à coups de petits détails qu'on embellit un texte, ou qu'on l'abîme.
Enfin, je ne vois pas non plus pourquoi le traducteur a modifié la disposition en paragraphes originale, sans raison apparente.
On pourrait multiplier les exemples, mais ne gavons pas notre lecteur, et sans pour autant vouer à l'oubli la version Brunius, belle malgré tout, espérons qu'une autre viendra la rejoindre un jour. Qu'en pense Hoa Hôï Vuong, le traducteur virtuose des poèmes du grand Gallois ?
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°268 en janvier 2026)