À VOIX HAUTE


Qu'on traduise ou qu'on écrive, on est amené un jour ou l'autre à lire son travail en public. Il ne faut pas gâcher ce moment : le plus beau des textes peut se trouver détruit par une mauvaise lecture — et inversement. Souvent on confie mes textes à quelqu'un dont c'est le métier de mettre en voix, mais quand le choix m'est laissé, je demande à m'en charger moi-même. Sauf si le lecteur est un comédien en qui j'ai toute confiance. J'ai quelques beaux souvenirs de ce côté-là, pas beaucoup : Judith Magre lisant Taktsis à Beaubourg en 88 ; Jean-Baptiste Malartre porte-voix de plusieurs poètes je ne sais plus où ni quand ; Jean Negroni aux Assises d'Arles ; Jean-Pierre Cassel lisant une page de Himonas sur France-Culture. Mais la plupart du temps je suis déçu : le comédien, en principe, ne connaît pas mes auteurs, parfois il cachetonne, il n'a pas travaillé, ou il ne lit pas bien, tout simplement, en tous cas pas comme je le voudrais.

Mais si j'insiste pour lire moi-même, c'est avant tout que lire est un bonheur. Plus encore : un besoin. Lire à haute voix, c'est la phase ultime du travail, son aboutissement naturel. Si on m'en prive, je suis un musicien, un danseur, un acteur qui après avoir bien répété, n'est pas admis à rencontrer le public.

Écrire assis devant ton ordi, chère consœur, cher confrère, c'est déjà chanter, bouger, danser ; les mots sur ta page piaffent d'impatience ; si tu n'as pas envie de les lâcher sur scène et de t'ébattre avec eux, ce n'est pas très bon signe.

Les formations à la traduction littéraire devraient proposer un apprentissage de l'intervention orale, que ce soit la prise de parole ou la lecture. Je l'ai dit plusieurs fois naguère sans être entendu. Sans doute n'ai-je pas crié assez fort. Pour ma part je n'ai jamais eu l'occasion de suivre des cours de diction, de théâtre, j'ai appris et j'apprends encore sur le tas, en écoutant les autres, les mauvais n'étant pas les moins instructifs.

La façon de lire varie assurément selon les textes, il y a même plusieurs façons de lire un même texte. Tout dépend des circonstances et du public. Pour ma part, je louvoie entre deux extrêmes, deux écueils : mettre le ton et recto tono. Pas de voix blanche, pas trop de couleur non plus. La lecture la plus dépouillée doit selon moi ressembler un peu à un rituel. Il faudrait dans l'idéal être en même temps naturel et solennel.

Le tempo d'abord. Il faut ralentir ! Lire plus lentement que ce dont on a envie — le trac nous pousse à presser l'allure. On doit, au contraire, laisser à l'auditeur le temps d'assimiler, de savourer. Il est bon, pour le tenir en éveil, de varier légèrement l'allure, d'accélérer sur certains passages haletants, de ralentir dans un moment intense ou apaisé. Ce qui implique de préparer à l'avance.

Très important : les silences. Ils font respirer le texte. Ils le rendent plus clair et plus digeste. Ils doivent accompagner la ponctuation écrite, la faire entendre. Certains diseurs prennent systématiquement le contrepied de la ponctuation écrite, se prenant sans doute pour le co-auteur du texte. Ce qui me fait grincer des dents. J'ai soigneusement posé la moindre virgule, et voilà qu'un zozo prétentieux vient bousiller mon travail. Quand je lis je suis ma ponctuation ; je tâche de doser les silences, plus ou moins longs selon qu'ils suivent une virgule, un point ou une fin de paragraphe. Nécessaires aussi, les silences entre les répliques d'un dialogue.

Le silence en fin de phrase la fait résonner, comme le point d'orgue en musique. Or la fin de la phrase est ce qu'elle a de plus important. Il ne faut pas l'éteindre, mais la faire bien sonner. Éviter par ailleurs la monotonie en ne terminant pas les phrases toujours sur la même note.

En poésie, de même, il faut faire entendre les vers en marquant une pause, si légère soit-elle, à la fin de chacun d'eux. Dans le cas d'un poème en vers classiques, où le découpage est régulier, bien installé, il est permis de l'estomper un peu ici ou là, dans le cas d'un enjambement par exemple, du moment que la cadence ne devient pas tout à fait inaudible. En la perdant presque par instants avant de la retrouver, comme l'acrobate entre deux trapèzes, on fait mieux vivre le texte. Dans le cas d'un poème en vers libres, par contre, il faut marquer plus nettement la coupure entre les vers, puisque l'auditeur ne peut pas la deviner.

En poésie classique, on se doit de prononcer les e muets. Dans une chanson, c'est souvent plus compliqué : on doit en élider certains et d'autres non, c'est au diseur de repérer les uns et les autres et l'on est bien imprudent de s'en remettre totalement à lui. J'applique depuis peu un petit système pour le guider : les voyelles à élider ne sont pas remplacées par une apostrophe, système trop violent à mon goût (habil'ment), mais écrites dans un corps plus petit (habilement).

Je ne me fais pas trop d'illusions, mais j'aurai du moins essayé.

Mais par-delà ces aspects techniques, la lecture des poèmes est ce qu'il y a de plus ardu, et c'est là qu'on souffre les pires désastres. Un comédien grec, excellent lecteur, m'a clairement résumé le problème un jour. Il ne faut pas être dans le texte, disait-il, mais juste à côté. Ce n'est pas moi qui parle, c'est lui. Il faut donc à la fois être présent et garder une distance. C'est plus facile à dire qu'à faire ; disons que les petits écarts exposés ci-dessus, tout ce qui s'éloigne d'une lecture standard, vont dans ce sens. J'ajouterais que d'après moi il n'y a pas de barrière infranchissable entre prose et poésie, qu'entre les deux la différence est de degré, non de nature, et que par conséquent la remarque ci-dessus vaut pour toute lecture. La prose balance et danse, elle aussi, de façon moins voyante, c'est tout.

Je dois paraître excessivement normatif à mes lecteurs, si j'en ai, mais je me rachète en reconnaissant que toutes les règles édictées ici pourraient être allègrement bafouées par un diseur génial. Exemple : Jean-Pierre Cassel complètement allumé bousculant Himonas ainsi que son traducteur et les transfigurant.

Une chose reste valable dans tous les cas : l'importance du plaisir gustatif. Maria Casarès confiait un jour que dire Claudel, pour elle, c'était comme de manger des fruits. Ce qui, je crois, vaut pour tous les textes, plus ou moins. Il s'agit de savourer jouissivement, de s'en mettre plein la bouche.

Un beau poème, une belle prose, c'est un festin, c'est le langage en habits de fête. Pour habiller les mots, il est bon de bien les articuler, voire de les faire durer. Malartre m'a raconté qu'en lisant la poésie, il allongeait très légèrement les voyelles. Pourquoi pas en prose, sur certains mots :


...Ce fut pour lui, le pauvre enfant, comme l'entrée subite dans quelque chose d'extraaordinaire...


Il s'agit surtout, à coups de menus détails perceptibles ou non, de donner à la lecture un petit côté planant, rêveur, de faire sentir, même dans les passages tragiques, un petit sourire intérieur, une impalpable euphorie. Ce que je dis à travers le texte, c'est aussi Je suis heureux de parler enfin, de partager avec vous ce que j'ai préparé dans le silence, de vous le lire en état de légère ivresse, comme quand je l'ai écrit.

Je ne suis pas comédien, mais quand il y a public, il y a théâtre. Je ne vais certes pas gesticuler, mimer — un autre pourrait le faire sans doute, moi je le ferais mal —, mais je peux, par exemple, tourner légèrement la tête à droite et à gauche pour baliser un dialogue, faire à l'occasion un petit geste de la main, lever les yeux de mon papier le plus souvent possible, et peut-être prononcer certaines phrases en regardant le public droit dans les yeux. Si je remarque une personne particulièrement réceptive, ne lire que pour elle un instant — ça motive. Un éventuel sourire béat nourrit ma béatitude.

Je n'aime pas lire dans le livre. Un texte imprimé sur des feuilles volantes en caractères plus gros, c'est plus commode, plus clair. J'annote au crayon, en précisant les changements de tempo, les diérèses et les synérèses en poésie classique, je mets une paire de lunettes face aux passages où d'habitude je bafouille.

Je me prépare en lisant le texte au moins une fois, revenant sur les passages difficiles. Je me récite des virelangues à toute vitesse, Piano panier panier piano, Je vais chez ce cher Serge si sage et si chaste... Mon but, mon rêve, c'est de ne pas m'embrouiller la langue une seule fois. Mais j'ai beau faire...

Me voilà bien bavard. Pourtant ceci n'est qu'une ébauche. Il faudrait tout un livre.



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(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°263 en août 2025)