Flaubert fuyait les assonances. Il ne voulait pas que les mots importants d'une phrase, et même d'une phrase à l'autre, se terminent par le même son. Il n'aurait pas écrit «Mme Bovary rêvait de visiter Paris», mais «Mme Bovary rêvait de visiter la capitale» ou «Emma rêvait de visiter Paris». La prose flaubertienne ne cesse d'avancer — Proust la compare superbement à un immense trottoir roulant —, or un son répété de façon trop voyante, c'est un nœud dans le fil, un piétinement, un ralentissement gênant.
Flaubert n'est pas seul. Cette phobie de la répétition, en français d'éditeur, s'étend à la répétition des mots (pardon : à celle des mots). La beauté du style, pour le lecteur français moyen, consiste à ne répéter (réitérer ?) aucun mot, afin d'exhiber la richesse de son vocabulaire, j'imagine. Pauvre richesse.
Le jeu des sonorités, dans une prose bien écrite, c'est en effet très important. Et cette règle de non-répétition n'est pas idiote, bien souvent elle se justifie même pleinement. Bien souvent, ai-je dit, mais pas toujours, et le plus intéressant dans l'affaire, c'est évidemment de déterminer quand elle se justifie, et quand il est bon d'aller contre.
Exemples :
«L'explication est un peu trop séduisante pour être véritablement convaincante.»
Séduction et conviction sont opposées, il faut donc insister sur leur divergence. D'où «...trop séduisante pour véritablement convaincre.»
«...[elle] gagna les lavabos et, là, sans transition, éclata en sanglots.»
Pour qu'ils éclatent mieux, ces sanglots soudains, il faut terminer par un son neuf. «...se mit à sangloter», quoique sémantiquement moins fort, ferait plus d'effet. «...sanglota» aurait pour lui la force de la brièveté. Mais le mieux, c'est qu'elle gagne les toilettes.
«C'est à peine si les choses avaient besoin d'un nom. Une simple résonance suffisait à les faire vivre, à les mouvoir, sans prolongements ni mémoire.»
Puisque la mémoire ne fonctionne pas, il faut que le son final ne se souvienne pas de «mouvoir» — mais si l'on veut garder «mémoire», on doit virer «mouvoir». «...à les animer» ?
«Un reflet court sur les murs à toute allure.»
Murs, allure : on fait du surplace. Donc, le reflet courra «sur les murs à tout vitesse». À moins que le reflet ne fasse le tour de la pièce de façon répétée, auquel cas murs-allure aide à se figurer un mouvement perpétuel.
«Elle se mit à pousser un miaulement étouffé.»
Pousser, étouffé» non : le bruit commence, il ne répète rien. «Elle commença d'émettre» ? Trop guindé, non ? D'autant qu'après «se mit», on attend plutôt «des miaulements». Alors «elle poussa», tout simplement.
«Elle n'arrêtait pas de pousser des miaulements étouffés.» Là, d'accord pour la répétition. On l'entend insister : hé, hé...
«— Avec un froid pareil, il faut faire attention.
— Tu as bien raison.»
La rime s'impose, puisque l'opinion de l'un fait écho à celle de l'autre.
«...ou qu'une seule fait du surplace
façon colibri absolument
ses ailes juste un peu plus lentes
à un mètre de la surface»
La rime a sa place, puisqu'il y a surplace.
«Elle est assise nonchalamment au dernier rang.»
Elle se complait. Pas envie de bouger.
«Bonsecours est peuplé de Bonauxiliens, un nom qui fait penser à ce métier né avec le nouveau millénaire : auxiliaire de vie, ces gens valeureux qui s'occupent des vieux incapables de sortir de chez eux.»
[eu... eu...] Figuration du piétinement impuissant des vieux ? De l'interminabilité de la tâche ? Une pointe d'ironie en plus, peut-être ?
«...allongé sur son lit de mort, maigre et jaune, les joues creusées, les dents serrées, un chapelet entortillé entre ses doigts décharnés.»
Toujours l'absence de mouvement, suggérée avec une insistance accablante. Le son [é], le plus neutre et banal, ajoute encore à la désolation.
«L'hôtel où nous prîmes pension avait un patio, et dans ce patio un piano où logeaient des oiseaux.»
Pourquoi tous ces [o] ? Un signal sans doute : attention, cet hôtel où s'arrêtent les futurs amants a quelque chose de spécial ! La répétition, ici, suggère la profusion tout en apportant de l'intensité. Piétinement d'impatience du désir ? D'autant que [o], lui, est un son chaud...
Je me relis :
«...un piétinement, un ralentissement gênant». Est-il besoin de commenter ?
«...bien souvent elle se justifie même pleinement». Répéter [an], ici, c'est affirmer, enfoncer le clou. Une façon de dire oui, oui, oui.
«Proust la compare superbement à un immense trottoir roulant». D'accord, personne ne va rien remarquer, ça peut aller, mais j'aurais dû mieux faire. Mes deux octosyllabes assonancés font voir les statues de deux grands hommes figés. Pour faire entendre le trottoir roulant, j'aurais dû écrire : «Proust la compare superbement à un grand trottoir roulant sans fin». (Pourquoi intercaler «grand», qui n'ajoute rien d'essentiel ? Pour casser le rythme trop régulier 8+8, qui en devenant 8+9 s'allonge et reste en suspens.)