VIRGULER DÉVIRGULER


On joue ? Dans cette belle phrase, combien mettra-t-on de virgules ?


...et là m'étendant tout de mon long dans le bateau les yeux tournés vers le ciel je me laissois aller et dériver lentement au gré de l'eau quelquefois pendant plusieurs heures plongé dans mille reveries confuses mais délicieuses et qui sans avoir aucun objet bien déterminé ni constant ne laissoient point d'être à mon gré cent fois préférables à tout ce que j'avois trouvé de plus doux dans ce qu'on appelle les plaisirs de la vie.


Sept, n'est-ce pas ? Eh bien non. L'original n'en a que quatre :


...et là, m'étendant tout de mon long dans le bateau les yeux tournés vers le ciel, je me laissois aller et dériver lentement au gré de l'eau quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans mille reveries confuses mais délicieuses, et qui sans avoir aucun objet bien déterminé ni constant ne laissoient point d'être à mon gré cent fois préférables à tout ce que j'avois trouvé de plus doux dans ce qu'on appelle les plaisirs de la vie.


L'auteur, Jean-Jacques Rousseau, n'est certes pas un ponctueur compulsif, mais là, dans la Cinquième promenade, on peut dire qu'il a fait fort. Dans quel but ? L'explication est sans doute cachée dans le texte : les virgules étant des menues balises, des pauses minuscules, en ôter quelques-unes, c'est larguer les amarres, laisser la phrase dériver lentement, accompagner par la ponctuation (ici, par son absence) ce moment de félicité où l'on croit que le temps s'arrête.



Le visage de Margaret finit par s'éloigner et se perdre à l'horizon, comme le soir, à la gare du Nord, quand le train s'était ébranlé et qu'elle était penchée par-dessus la vitre et lui faisait encore quelques signes du bras.


Il eût été facile d'écrire, de façon plus classique, avec plus d'élégance conventionnelle :


...quand le train s'était ébranlé, et que penchée par-dessus la vitre, elle lui faisait encore quelques signes du bras.


Mais Modiano n'a pas voulu de ce français d'éditeur ; l'absence de virgules, soutenue par l'ostinato des deux «et», suspend le temps, éternise la vision, dans une sorte d'arrêt sur image.



Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d'apprendre au monde qu'après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur.


L'incipit de La chartreuse de Parme.

Nous aurions mis une virgule après Milan, et surtout après siècles, n'est-ce pas ? Cette seconde virgule, en isolant la fin de phrase, en la faisant attendre, lui aurait ajouté de la majesté ! Mais Stendhal n'évoque pas Napoléon sur son trône, il salue Bonaparte cavalcadant, et les deux virgules manquantes font débouler sa jeune armée au galop.



Alors — tant on peut ignorer ce qu'on a en soi, puisque j'étais persuadé de mon indifférence pour Albertine — mon souffle fut coupé, je tins mon cœur de mes deux mains brusquement mouillées par une certaine sueur que je n'avais jamais connue depuis la révélation que mon amie m'avait faite dans le petit tram relativement à l'ami de Mlle Vinteuil, sans que je pusse dire autre chose que...


Proust, la fin de La prisonnière. Une virgule après coupé, il le faut bien, pour marquer la coupure du souffle, puis un long passage sans virgules pour faire comprendre qu'il reste coupé longtemps, interminablement, jusqu'au malaise.



Pas de virgules du tout, ça existe ! Sur des pages ! Et même pas de points ! Exemple bien connu : le monologue de Molly à la fin d'Ulysse de Joyce. Le texte est censé rapporter tout ce qui passe par la tête du personnage dans un flux ininterrompu. Il est donc naturel que toute ponctuation, pas seulement les virgules, disparaisse. Le résultat est justement célèbre : sans son corset de points et de virgules, Molly est splendidement nue.

Joyce a-t-il été le premier à déshabiller ses phrases ? J'ai la flemme de lancer une recherche, et peu importe. Il suffit de savoir que d'autres l'ont suivi, et que ça fonctionne.


Oserai-je me montrer après tous ces géants ? L'an dernier, commençant d'écrire un récit, je ne pensais pas virer la ponctuation, mais dès les premières lignes l'idée s'est imposée. Il s'agit d'un monologue intérieur, et l'absence du harnachement des virgules et des points donne à la voix du narrateur le ton que je souhaitais : quelque chose d'à la fois libre et tendu, d'échevelé, d'égaré, d'halluciné, un vertige comme en ces instants où l'on vole dans les rêves.

Deux de mes lecteurs ont renâclé. Je ne pensais pas les brutaliser à ce point. D'autres m'ont dit s'être habitués très vite — les virgules, c'est comme les roulettes qu'on enlève à un vélo d'enfant. La dévirgulisation, il est vrai, peut entraîner de menues obscurités, mais ce léger flou est pour moi bienvenu, il fait partie du jeu.



Ce qui m'a aiguillé vers les virgules tout récemment, c'est le livre d'Hélène Frédérick, Lézardes. L'auteuse (autoresse ?), correctrice, consacre une page à sa relation complexe avec la virgule. Au départ, disciplinée, elle y recourt sans modération. Le français d'éditeur affectionne la virgule, cette servante dévouée, efficace, qui guide en douceur le lecteur et témoigne de plus, lorsque dûment placée aux endroits idoines, d'une maîtrise de la langue de bon aloi. Un rien prétentieuse parfois, la virgule.

Oui, mais notre correctrice finit par la trouver ennuyeuse aussi :


Trop de virgules c'est trop de balises.(...)

Elle te semble parfois imposer son rythme de respiration au destinataire, trop le brider, rendre le doute et les hésitations impossibles, rompre un élan —, tu te mets à craindre la virgule. (...)

Trop de pouvoir.


Après cette brouille passagère, cependant, on se rabiboche en faisant la part des choses. On apprend à s'en servir avec modération :


Puis tu l'intègres doucement, doucement tu acceptes son caractère. La phrase redevient un cours d'eau, vif ou tranquille selon la saison...


En d'autres termes, non à la virgule purement grammaticale et machinale, oui à la virgule expressive — sachant que pour mieux impressionner, elle fait bien de s'économiser, de se réserver pour les grandes occasions. Et là je repense au jeu de Comment ponctues-tu ? auquel nous avons joué ci-dessus. Je donne à mes apprentis traducteurs, parfois, une certaine page de Proust déponctuée. La plupart d'entre eux y placent entre 35 et 45 signes. Dans la première version Pléiade, en 1953, le texte en compte 43 — alors qu'il y en avait seulement 29 dans l'originale ! Le distingué toiletteur a donc rajouté sans vergogne 11 virgules, une toutes les trois lignes. Le texte n'en meurt pas, j'en conviens ; mais Proust lu chez Garnier-Flammarion, avec la ponctuation d'origine, apparaît soudain plus vif, plus frappant, plus neuf.



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