SUBJONCTIF SUBJECTIF


La traductrice ayant écrit «Les avis divergeaient toujours sur la probabilité que la guerre éclate», le correcteur sort son bic rouge. Il faut dire, selon lui, «que la guerre éclaterait».

Ce qui déclenche sur la liste Ariane, où les traducteurs se confient et s'entreconseillent, un échange intéressant sur les rapports complexes entre indicatif et subjonctif. Un échange d'où il ressort, une fois de plus, que la grammaire n'est pas une science exacte, ni même une science, n'en déplaise à certains.

En l'occurrence, nous ne pouvons pas être tous d'accord, mais une forte majorité estime que les deux peuvent se dire. Laxisme diraient certains, ouverture d'esprit disent les autres, dont je suis. Selon nous, donc, on a le choix, au présent, entre : «Il est probable que la guerre éclatera», et «Il est probable que la guerre éclate». Futur de l'indicatif et subjonctif présent. L'indicatif puisqu'on dit «je pense qu'elle éclatera», et le subjonctif si l'on souhaite introduire une nuance de doute, le probable n'étant pas certain. Entre les deux, en fait, la nuance est ténue, à quoi s'ajoute, il est vrai, une menue différence de niveau de langue, le subjonctif paraissant un poil plus soutenu.

En appliquant la concordance des temps, «éclatera» devient «éclaterait», futur dans le passé ; quant au subjonctif présent... Tiens, aucun d'entre nous ne s'en étonne, mais en bonne logique «éclate» devrait céder sa place au subjonctif imparfait : «Il était probable que la guerre éclatât». Les plus puristes d'entre nous eux-mêmes ont décidé, sans doute instinctivement, de désobéir à la règle. «Éclatât» sent la vieille grammaire, il manque de naturel. (Je serais curieux de savoir si de nos jours il a encore des partisans.)

Je parie que cette simplification n'est pas due à l'ignorance ou au laisser-aller, mais au désir très sain de rendre la phrase plus expressive : un présent, c'est plus direct, plus vif. L'un d'entre nous objecte qu'avec l'imparfait dans la principale, le futur dans le passé est préférable, ce qui dénote une certaine nostalgie de l'ordre et de la discipline. «Éclate» lui fait peur, et c'est précisément pour cela qu'il me séduit : légèrement décalé, il crée de l'émotion.

Cette émotion vient aussi d'un autre facteur, moins étroitement syntaxique, et je regrette qu'on n'ait pas abordé cet aspect-là dans la discussion. Si avec «éclaterait» la guerre semble moins probable, c'est que le futur dans le passé ayant la même forme que le conditionnel, le second déteint sur le premier, consciemment ou non, alors que «qu'il éclate», sur lequel c'est la forme du présent qui déteint, rapproche de nous l'éclatement. La sonorité des deux mots elle-même joue son rôle : la finale d'«éclaterait», grise et sourde, est une sourdine ; celle d'«éclate», éclatante, une petite bombe.

Comme quoi, pour manier la grammaire de façon efficace — à partir du moment où le but n'est pas une bonne note à l'examen, mais de toucher le lecteur en rendant au plus juste une pensée, une émotion —, il faut mêler à ses règles, et leur opposer s'il y a lieu, des considérations impures, subjectives, émotionnelles, musicales. Il faut y mettre de la poésie — comme dans tout.

Évidemment, on peut s'en tirer autrement. Quelqu'une propose : «Les avis divergeaient toujours sur la probabilité d'une guerre». C'est bien d'y avoir pensé, cette solution-là est précieuse, on la garde au frais — tout en se méfiant un peu : simple, élégante, elle est surtout plus plate, moins forte. Le français a souvent peur des verbes, les substantifs le rassurent. Faut-il l'encourager ?

La solution du correcteur n'est donc pas fausse, mais inutile. Il ne faut pas lui en vouloir, c'est là un classique du genre : le malheureux sait sans doute qu'il intervient arbitrairement, mais il faut bien qu'il justifie son salaire en multipliant les interventions. À nous de ne pas lui céder trop vite, quitte à lui accorder, si cela n'abîme pas trop le texte, quelques miettes ici ou là, par gentillesse.



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