LEURS MOTS BIEN-AIMÉS (SUITE)


Il y a vingt-cinq siècles, un certain Cratyle affirma que les humains avaient créé les mots, tout naturellement, tout bêtement, à l'image de la chose qu'ils décrivaient. Qu'à l'origine au moins, ils étaient tous ce que nous appelons aujourd'hui des onomatopées. Un philosophe de ce temps-là, nommé Platon, se gaussa cruellement de ce plouc. Pour cet habitué des abstractions et des raisonnements de haut vol, il était urgent d'arracher les mots à leur glèbe initiale pour en faire de purs esprits. Chausser leurs pieds nus et les vêtir dignement. Les désinfecter, les désincarner. La philosophie n'allait tout de même pas se vautrer sans fin dans la boue originelle. C'est pourquoi, pendant ma longue scolarité, contraint de fréquenter Platon superstar, j'ai salué en lui, sans enthousiasme, un habile prestidigitateur, mais Cratyle, depuis lors, est mon vieux copain.

Quelle que soit la langue, il est vrai, certains mots se sont fort éloignés de leurs racines. Mais en leur prêtant une oreille attentive et amicale, on retrouve souvent le lien avec leur origine. Je les écoute, les mots, plus que jamais, pour moi la plupart d'entre eux sont beaux, et leur beauté réside moins dans l'harmonie de leurs sonorités que dans la justesse de celles-ci. Un mot qui heurte l'oreille, s'il décrit une chose désagréable, est beau. Quant aux mots ratés, moches, ridicules, je les aime aussi, car je sais qu'en traduisant, en écrivant, un jour ou l'autre, l'un d'eux pourra m'être utile pour frapper ou amuser mon lecteur.

En attendant de me lancer dans une édition augmentée du Verbier, j'enrichis régulièrement ma collection de mots, les accompagnant d'une petite analyse, afin de mieux comprendre le plaisir qu'ils me donnent, et (rêvons un peu) de le partager. Tout en déplorant que d'autres auteurs n'écrivent pas leur propre verbier, je me réjouis lorsqu'au fil de mes lectures, tout de même, je tombe sur un mot commenté en passant par tel ou telle confrère ou consœur.


Mon grand-père n'aimait pas les grands mots. Il s'en méfiait même. Il préférait BALADE, plus léger, à PROMENADE. Une amie me dit un jour : il y a BAL dans BALADE.

Anne Maurel, dans La fille du bois.

C'est vrai, la promenade est plus lente, un rien solennelle. L'auteure ajoute que son grand-père avait un faible

pour des mots où l'on entend les rythmes du corps, ses élans, sa légèreté ou sa lourdeur.

Eh oui, les mots sont des êtres vivants, ils ont un corps, ils bougent.


Le poète Christian Ducos goûte fort ÉVANESCENCE :

J'aime le frémissement de ce mot, son effervescence de source, son doux bruit d'écume disparaissant dans le sable.


Grégoire Bouillier note que

Dans TOMBEAU il y a le mot BEAU, mais personne n'y prend garde.


Le beau mot de LÉGUMES, un des plus expressifs de la langue française, et dont rien n'égale en vertu apéritive, quand on le prononce, la succulence à la fois charnue, terreuse et nocturne.

Qui donc a pu écrire ceci ? Pourquoi ne s'est-il pas expliqué davantage ? Les trois adjectifs choisis me laissent un peu perplexe. Voilà un mot discret à juste titre, sans rien de dur ou de brillant. Est-il rendu «terreux, nocturne» par la lumière sourde de l'[u] final ?


André Spire, lui, savoure EMBERLIFICOTER où il voit tout ce qui

s'embrouille, s'emmêle comme les jambes trop longues et mollement musclées d'un poulain maladroit qui s'exerce aux mouvements du galop.


PUTAIN !

Le mot explose dans la bouche, à la fois mou et précis comme un crachat, note finement Geneviève Serreau.


SEXE ?

Nabokov apprécie «sa sibilante vulgarité» et «le ricanement de son ks final».


Claude Simon, lui, s'attarde sur LIBIDINEUX,

sa consonance un peu rose, un peu molle, plissée pour ainsi dire par la répétition des mêmes syllabes et de sons évocateurs (lit, bite, nœud), émotion rose et caoutchouteuse.

Ajoutons qu'après le lit vient le bidet, et que la répétition des [i] évoque bien une pulsion obsessionnelle. Le mot est dit avec l'avant de la bouche et le bout de la langue, il prépare au baiser ou pire encore.


Sur huit mots, trois liés au sexe ! Il est trop tôt pour en tirer des conclusions.



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