DÉDAINS DU DUC


Le Roi, qui aimoit l'air, en vouloit toutes les glaces baissées, et auroit trouvé fort mauvais que quelque dame eût tiré le rideau contre le soleil, le vent ou le froid. Il ne falloit seulement pas s'en apercevoir, ni d'aucune autre sorte d'incommodité, et alloit toujours extrêmement vite, avec des relais le plus ordinairement.


On aimerait mieux connaître le passé de notre langue pour savoir ce qui, dans l'étrangeté de l'écriture de Saint-Simon, relève de son époque et ce qui tient à lui-même. Ce «en», par exemple, dans «en vouloit» : les contemporains en furent-ils vaguement émoustillés comme je le suis ? En fait, il n'est pas incorrect, son charme subtil vient pour moi de son ambiguïté syntaxique : «voulait avoir de l'air en baissant toutes les glaces» ou «voulait baisser toutes les glaces à cause qu'il aimait l'air» ? Ce qui revient au même, d'accord, n'empêche que ce miroitement grammatical infime introduit un léger tremblé, lequel annonce une suite plus du tout infime cette fois : oui, cet ahurissant «et alloit». Quelle impression de vitesse, au bon moment ! On imagine le petit duc aussi pressé que le Roi, si pressé qu'il en saute un mot — mais non, tout de même, il n'oserait pas... Et soudain on s'interroge : le «il» manquant, ne serait-ce pas celui du début ? Le forcené aurait-il osé rétroactivement faire du il impersonnel de «il falloit» un pronom personnel désignant le roi ? Auquel cas la désinvolture grammaticale atteindrait ici des sommets.


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Mme de Montespan, favorite du roi, se désespère : Mme de Maintenon est en train de la supplanter. Saint-Simon décrit sa défaveur et sa détresse dans une longue phrase haletante, lancinante et tortueuse comme une souffrance remâchée, poussant ses subordonnées en tous sens comme des élancements de douleur :


...et ce qui la jetoit hors de toute mesure, c'était de ne pouvoir se dissimuler une rivale abjecte à qui elle avoit donné du pain, qui n'en avoit encore que par elle, qui de plus lui devoit cette affection qui devenoit son bourreau, par l'avoir assez aimée pour n'avoir pu se résoudre à la chasser tant de fois que le Roi l'en avoit pressée, une rivale encore si au-dessous d'elle en beauté, et plus âgée qu'elle de plusieurs années ; sentir que c'étoit pour cette suivante, pour ne pas dire servante, que le Roi venait le plus chez elle, qu'il ne cherchoit qu'elle, qu'il ne pouvait dissimuler son malaise lorsqu'il ne la trouvoit pas ; et le plus souvent la quitter, elle, pour entretenir l'autre tête à tête ; enfin avoir à tous moments besoin d'elle pour attirer le Roi...


Phrase carrément fautive, et ce gravement : avec «sentir» qui reprend «de ne pouvoir» longtemps après, on est déjà au bord du déraillement, il faudrait «de sentir» pour consolider la phrase, le fil commence à nous échapper comme la situation échappe à l'infortunée ; et voilà ce «quitter» qui — j'ai beau chercher — ne renvoie à rien du tout, vrai court-circuit grammatical ; et ce n'est pas tout, la phrase alors redresse brutalement, seconde embardée, avec cet «avoir» qui revient sans prévenir à la série entamée par «ne pouvoir» et «sentir».

Pourquoi ce coup de force grammatical ? Erreur pure et simple, négligence d'un homme plein du dédain de tant de choses, y compris du souci de se relire ? Ou effet de style délibéré ? Je ne le connais pas assez pour répondre. Peu importe après tout. Question plus intéressante : la phrase nous touche-t-elle malgré ce dérapage, ou en partie grâce à lui ? Est-ce un hasard si la syntaxe craque au moment le plus douloureux, si la phrase quitte le chemin tracé au moment même où le Roi quitte sa maîtresse ?


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La grandeur d'âme que montra constamment dans de tels et si longs revers, parmi de si sensibles secousses domestiques, ce roi si accoutumé au plus grand et au plus satisfaisant empire domestique, aux plus grands succès au dehors, se vit enfin abandonné de toutes parts par la fortune.


Phrase fascinante. Un sujet initial, la grandeur d'âme, puis une subordonnée dont le sujet, le roi, va s'emparer du pouvoir, puisque le verbe principal à la fin, vivre, va dépendre de lui, la phrase pivotant autour du roi dans une sorte de fondu enchaîné — et du coup, toute cohérence perdue, son début resté en suspens, s'effondrant.

Non, tout de même, il ne peut pas l'avoir fait exprès ! L'inadvertance est trop flagrante. Mais ne peut-on pas dire que peut-être, inconsciemment, guidé par on ne sait quel instinct, il a donné à sa phrase la forme qu'elle attendait ? Une grandeur d'âme tragiquement inutile, bafouée, un empire qui fut solide et qui soudain s'écroule ? (Je ferais mieux de virer ce second «qui».)



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