Nathalie Barrié


L'an dernier, au master de traduction littéraire de Charles V où j'exerce, j'ai eu la joie de lire et d'entendre Sonia Quéméner (invitée ici même en novembre), mais aussi d'autres apprentis talentueux, dont Nathalie Barrié. Les deux textes qu'elle m'a remis alors n'avaient de commun que leur qualité ; ceux qu'elle m'a montrés depuis ne m'ont pas moins étonné. Mon préféré : ce "Baiser de Circé" dont je goûte fort la subtilité, l'humour et le goût de la mystification...




LE BAISER DE CIRCÉ


Lundi 20 mai


Cher Monsieur,

J'ai commencé à travailler sur le passage du «Circé» d'Ulysse que vous m'avez indiqué. Il correspond dans l'Odyssée à celui où la magicienne a transformé les compagnons d'Ulysse en pourceaux. Le parallèle n'est pas évident avec le chapitre 15 d'Ulysse: le texte joycien reste impossible à circonscrire à un nombre défini d'interprétations. Parfois je me demande s'il n'est pas ensorcelé. Cela ne m'étonnerait guère, vu que l'auteur s'intéressait aux phénomènes occultes et à l'hérésie, dont je viens de vérifier l'étymologie (détourner un système de l'intérieur) ; et je compte écrire un chapitre à ce sujet. J'ai lu quelque part que l'auteur avait pour ambition de faire une véritable cosmogonie hérétique. Dans son cours, M. Otapi, spécialiste de Joyce, disait que ce texte semblait parfois dépasser la réalité, et avoir l'ambition d'être «LE livre» qui contient tout, comme si les éléments de notre réalité n'existaient que pour être destinés à entrer dans le livre. Une ambition ancestrale. Personnellement, ceci m'évoque l'envers des trous noirs, les univers parallèles... Mais que dis-je? Je m'égare, veuillez m'excuser, car je sais combien votre temps est précieux... Pour en revenir à nos pourceaux, croyez-vous que mon travail pourrait tirer profit de l'étude de la notion d'allotropie, selon laquelle pour un même corps, ou dans le cas présent un même corpus, deux apparences différentes peuvent co-exister (comme le charbon et le diamant) ? Séparer le charbon du diamant, voilà une tâche titanesque ; car Joyce s'est plu à mêler inextricablement le noir et le blanc, l'ombre et la lumière... Pour ma part, je vais repartir au charbon dans l'espoir qu'à force de travail et après diverses périodes de glaciations suivies de dégels, je trouverai enfin un éclat de diamant au bout de mon stylo... Bien à vous, BJ




Mercredi 22 mai


Cher Monsieur,

Merci pour vos conseils ; l'étude du rythme poétique est en effet intéressante et j'aurai, je pense, beaucoup à en dire. La résistance du texte à être traduit induit une tension inhérente à la qualité de l'ensemble, mais comme toute œuvre littéraire importante, elle appelle aussi cette traduction. Blake le disait, «la tension est nécessaire à la progression littéraire». Je prévois de parler de la résistance du texte à la traduction, et de son parallèle en psychanalyse, la résistance du patient au traitement.

Malheureusement, je dois vous avouer que n'ai pas pu travailler hier car j'ai très mal dormi la nuit d'avant et je reprends à peine mes esprits. Il m'arrive la nuit quelque chose d'inexplicable. Chaque fois que je regarde mon radio-réveil, la série de chiffres rougeoyant dans le noir est identique ; ça commence par 00:00, et ensuite j'ai droit à 1:11, puis à 2:22, 3:33, 4:44, et pour finir à 5:55; heureusement que 6:66 est un horaire impossible... car comme vous le savez, c'est LE chiffre diabolique par excellence, si je puis dire. Je précise que pas une fois je ne regarde l'heure en dehors de ces suites identiques, et c'est en dehors de ma volonté. Quand je me rendors, c'est d'un sommeil agité, mais je vous ferai grâce de mes rêves... Toutefois il y a un lien entre ces rêves et la lecture de Joyce, surtout si on y superpose une lecture freudienne prenant tout son sens avec la mise en scène du rêve de Bloom dans «Circé»... Je crois que je vais me décider pour un plan incluant les notions de «déplacement» et de «condensation», principes freudiens du travail du rêve. Cette nuit à 2:22, je pris un bain pour me détendre et je repris la lecture DU livre. Je tombai de manière non intentionnelle sur la page 333 et continuai à lire jusqu'à la page 444 avant de retourner au lit ; mon radio-réveil affichait alors 4:44 et j'en fus frappé. Mais ma lecture aquatique m'ayant proprement lessivé, à 4: 45 je me rendormis en rêvant que j'étais Léopold Bloom en visite au bordel de Dublin, puis en proie aux douleurs de la parturition, et je venais d'accoucher d'une bonne dizaine de pourceaux de couleurs variées quand je me réveillai en sueur, à 5:55 précisément. Quel lien sérieux trouver là, me direz-vous, avec notre travail? J'ose espérer qu'il n'y a aucun rapport entre mon travail sur la magie dans «Circé» et le fonctionnement de mon radio-réveil, mais je reste circonspect, car avec Joyce, on ne peut être sûr de rien... Il me semble que ces expériences discrètes et difficilement communicables s'apparentent à ce qu'il appelait «ses épiphanies». Ce livre hérétique semble exercer une influence sur la tranquillité de mes nuits, et l'insomnie vient s'ajouter à mon lot quotidien. Que pensez-vous de tout cela, cher maître? Faites-le moi savoir. Bien à vous, B.J


P.S. veuillez avoir l'obligeance d'effacer le dernier nombre auquel je fais allusion plus haut, et qui, en référence avec mon radio réveil, en tout cas, n'existe pas et ne saurait exister ; de même que le nom de Voldemort ne saurait être prononcé dans Harry Potter, je serais plus tranquille si la mention de ce nombre disparaissait de tout écrit signé de ma main. Croyez bien que je ne suis pas superstitieux mais que je vous en serai fort reconnaissant, car il ne faut pas tenter le mauvais sort.




Jeudi 23 mai


Cher Monsieur,

Sur vos conseils, je reviens de chez votre ami le Dr Bismorgen, psychothérapeute, qui a été à même de me donner des renseignements fascinants sur la théorie des rêves de Freud que je compte développer dans mon étude joycienne. En passant, je lui ai raconté mes rêves, qui l'interpellèrent au plus haut point. Nous restons en contact car il semble que mon travail l'intéresse, davantage que ma modeste personne qui, sans prétendre qu'elle ne bénéficierait pas d'une petite cure psychanalytique, n'a guère le temps ni les moyens de s'en offrir une à ce jour -à moins que vous ne me trouviez, bien sûr, un bon éditeur, mais ce n'est pas encore à l'ordre du jour (je plaisante, évidemment ; bien qu'il y ait dans tout calembour, comme on le sait, un certain degré d'intentionnalité).

Depuis hier je remarque que chaque fois que j'ouvre un livre, il me suffit de penser au numéro de page voulu juste avant de l'ouvrir, et je tombe sur la bonne page du premier coup, comme par magie. Pas plus que le Dr Bismorgen, je n'ai d'explication à ce phénomène, sans aucun doute épiphanique. J'ai remarqué que la pendule du docteur marquait 11:11 au commencement de notre entretien, qui s'acheva à 12:12 précises. Simple serendipity, comme disent les anglo saxons?... J'en fis part au docteur qui en prit note calmement, et nous prîmes congé. Il faut que je mentionne ces détails à mon radio réveil, qui en sera, je crois, bien étonné. Je complote de l'emporter par surprise demain, pour lui présenter la pendule du docteur, avec laquelle il trouvera sans aucun doute, du tac au tac, maints sujets de conversation. Ca le changera de son triste ordinaire d'instrument du mouvement universel, expérience solitaire s'il en est, et que je n'envie guère. J'en ai parlé à mots couverts au Dr Bismorgen qui prit son air dubitatif, mais il sera sans doute ravi de mon initiative quand il découvrira ce compagnon rêvé pour sa pendule. Je vous enverrai sous peu un plan rédigé de mes travaux et vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments dévoués. BJ




Vendredi 25 mai


Cher Monsieur,

Je dois vous avouer que j'ai eu peu le loisir de travailler depuis ma dernière lettre, car il m'est arrivé une avalanche d'épiphanies qui m'a laissé pantois. Je commence à croire que j'ai ouvert la boîte de Pandore avec ce livre maudit dont j'ose à peine écrire le nom à l'heure qu'il est.

Je tiens cependant à laisser trace de tout ceci, au cas où il m'arriverait quelque chose. Vous seul pouvez prendre ces phénomènes au sérieux.

Je me penchai hier sur le passage où Bloom rend justice en plein air, quand on sonna à ma porte. En ouvrant, je découvris à mes pieds un petit cochon rose à collier vert. Je le fis entrer avec quelques égards, car je sais que les magiciens peuvent prendre des formes aussi trompeuses qu'inattendues. Il vaut mieux ne pas se les mettre à dos. Sur son collier étaient écrites mes initiales. Je fis une place à l'animal dans ma cuisine. Je le surnommai Bismarck, pour son air penché qui me rappelait le Dr Bismorgen, et 1-2-3 pour conjurer le sort des suites numériques identiques. Bismarck 1-2-3 me tient compagnie de façon agréable et s'avère facile à nourrir, mais avouez que M. Joyce commence à envahir mon quotidien au-delà de mes attentes les plus saugrenues. J'ai cherché en vain dans l'Odyssée d'Homère la façon dont Ulysse délivra ses compagnons du sort jeté par Circé; je m'inquiète en effet, car depuis deux jours, je n'arrive plus à joindre ma mère par téléphone. J'ai par ailleurs remarqué deux rangées de mamelles chez l'animal qui ne laissent aucun doute: il s'agit d'une truie. De là à penser que ma mère a été transformée en truie, il y a un pas que j'hésite à franchir. La bonne nouvelle pour ma mère serait qu'elle aurait considérablement rajeuni, mais ce n'est pas une raison suffisante pour s'en réjouir. Elle y aurait gagné également au niveau de l'humeur, car Bismarck 1-2-3 ne récrimine jamais. Elle est d'un joli rose bonbon sucé, couleur étrangère à toute description qu'un observateur moyennement réaliste pourrait faire de ma mère, exception faite des épisodes où sa teinture de cheveux vira au rose, mais il s'agit d'un passé révolu, puisqu'elle porte maintenant perruque. (Quand la choucroute est rose, dit ma tante Martha, c'est qu'elle est trop salée, mais aucun rapport, me direz-vous.) Autre chose m'empêche de sortir de chez moi depuis deux jours: la clé de ma porte d'entrée est gauchie, elle a plus à voir avec un tire-bouchon qu'avec une clé de porte, et je crains bien de ne plus pouvoir m'en servir. Peut-être comme ouvre-bouteille, mais j'en avais déjà un ; et je refuse de trouver une solution à mes problèmes dans l'alcool, car plus que jamais je me dois de garder l'esprit clair. En revanche, j'ai perdu ma clé originale et ne peux donc en faire une copie. Ceci occupe désormais une place au moins aussi grande dans mes nuits d'insomnie que le doux museau de Bismarck 1-2-3 près de mon oreiller... Votre dévoué, BJ




Dimanche 29 mai


Cher Monsieur,

L'ordre du jour a changé depuis que je vois la vie en rose avec ma jolie Bismarck. Même ma thèse sur Joyce semble secondaire à côté du parfait amour que nous filons ensemble. Elle m'a demandé d'héberger ses frères, sœurs, oncles, tantes, parents et cousins. Comme je ne peux rien lui refuser, je me suis vu contraint de déménager avec tout ce beau monde dans une grange de campagne. Cela tombe bien, vu que j'ai perdu l'usage de la clé de mon appartement. J'ai envoyé paître tout sentiment de culpabilité à l'idée d'une improbable relation incestueuse avec ma mère, Bismarck n'ayant de toutes façons (plus) rien en commun avec elle. Nous vivons tous à présent dans cette grange, Bismarck 1-2-3, Bismarck 4-5-6, Bismarck 7-8-9, Bismarck 10-11, Bismarck 12-13, Bismarck 14-15, Bismarck 16-17, Bismarck 18-19, Bismarck 20-21 et moi, Bernard plus Joyeux que jamais. J'ai donné mon radio-réveil en cadeau d'adieu à la pendule du Dr Bismorgen, et je compte démarrer une nouvelle vie. Je vais transporter ici mon travail sur Circé, car je pense qu'il y a là un créneau inexploité. Quel chercheur, en effet, eut jamais assez d'ouverture d'esprit pour enfiler ses bottes et faire l'expérience des conditions extrêmes infligées à Bloom sur le terrain, en l'occurrence un sol plutôt boueux? Une analyse de la boue à côté de la grange devrait orienter ma thèse vers de nouveaux horizons ; mon ancien plan vous paraissant abstrait, je vais y introduire des chapitres de travaux pratiques, et étudier les épiphanies discrètes, qu'on néglige par manque de simplicité et excès de sophistication. Je suis entré au cœur du roman... Je ressens l'émotion du premier cosmonaute envoyé dans l'espace, et je donne mon corps à la science. Vous avouerez que ce sacré Joyce mène à tout. Pensez-vous que je puisse postuler à une allocation de bourse? J'ai maintenant une nombreuse famille à nourrir, qui s'agrandit de jour en jour. Pourriez-vous plaider pour moi en commission étant donné ma position de chercheur sérieusement investi sur le terrain (légèrement, en fait, au-dessus du genou)? J'aurais grand besoin d'un petit encouragement financier ou en nature, sous forme de pommes rassises et de vieilles racines à truffes. Dans l'attente de votre réponse, et persuadé que vous saurez comprendre l'intérêt de ce tournant dans ma recherche, je reste votre élève dévoué, BJ




Lundi 6 juin

Enverrai T.P. contre truffes stop joins bibliog. stop excellente boue ici stop paradis stop

signé Groin Groin



BIBLIOGRAPHY


PRIMARY SOURCES

JOYCE, James, Ulysses, Oxford, Oxford University Press, 1993.

HOMER, Odyssey, Galworthy Press, London, 1991.


SECONDARY SOURCES

ALEXIEVA, Bistra, "There Must Be Some System in This Madness. Metaphor, Polysemy and Wordplay in a Cognitive Linguistics Framework", Traductio, Namur, Presses Universitaires de Namur, 1997.

GENETTE Gérard, Palimpsestes, Paris, Le Seuil, 1982.

ONG, Walter J., Orality and Literacy, The Technologizing of the Word, London and New York, Routledge, re-edited 1991.

THORNTON, Weldon, Allusions in Ulysses: an Annotated List, Chapel Hill, University of California Press, 1968.


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