Tàssos Livadìtis



NE ME VISE PAS AU CŒUR


Sentinelle, mon frère

sentinelle, mon frère

je t'entends marcher dans la neige

je te connais, mon frère

et tu me connais.

Tu as je parie la photo d'une fille dans ta poche.

Tu as je parie un cœur à gauche dans ta poitrine.


Tu te souviens ?

Tu avais naguère un cahier plein de dessins d'hirondelles

j'avais rêvé naguère de marcher côte-à-côte avec toi

sur ton front une marque laissée par ma fronde

dans mon mouchoir plié je garde tes larmes

au fond de notre cour traînent tes chaussures d'écolier

au mur de la vieille maison brillent encore

nos rêves d'enfant écrits à la craie.

Ta mère a vieilli en lavant les escaliers des ministères

le soir elle s'arrête au coin de la rue

près du chariot de mon père et lui achète un peu de charbon

ils se regardent un instant et sourient

à l'instant où tu charges ton arme

et t'apprêtes à me tuer.


Tes yeux d'aurore ont sombré sous un casque

tu as troqué tes mains d'enfant contre un fusil cruel

nous avons faim tous deux d'un sourire

et d'une bouchée de sommeil tranquille.


Voilà que j'entends tes godillots dans la neige

bientôt tu iras dormir

bonne nuit, mon triste frère

si tu vois une grande étoile c'est que je pense à toi

quand tu poseras ton arme dans un coin tu redeviendras moineau.

Et lorsqu'ils te diront de tirer

frappe ailleurs

ne me vise pas au cœur.

Au fond de lui survit ton visage d'enfant.

Je ne voudrais pas qu'il soit blessé.


(Le vent souffle aux carrefours du monde, 1953)



REMBOURSEMENT


Mon enfance à moi s'est écoulée entre de vieilles armoires, les charretiers juraient en prenant le virage, lentement, ployant sous la poussière et mon ventre grouillait de faims innombrables.

Au sous-sol rêvait l'enfant chétif, moi je croyais aux musiciens des rues, dont le malheur est plus céleste que les cieux, couchant avec des sourdes-muettes, car je ne devais pas perdre un seul son des soupirs que j'entendais alentour.

À quoi ont-elles donc servi, mes fautes ? Il pleuvait et nul ne m'écoutait, sinon l'écho sourd des écuries, là où je vis le vieux assis sur le matelas mouillé, il pleurait, demandant qu'on lui donne sa poupée — alors j'ai compris que je n'étais pas seul, et qu'au jour du Jugement c'est moi qui aurais tout l'or à payer.

La fin fut imprévue, avec la fumée qui me faisait signe au-dessus de la gare, les fous qui cherchaient un petit bout de craie et ces hommes blêmes frappant leurs tambours qui arrivent quand il n'y a plus de pitié.

Puis, le soir venant, je vidai mes chaussures de toutes les routes et allai dormir, tandis que les champs humides, en silence, voyageaient en compagnie des taupes.



ALCOOLISME


Je tenais une lampe et descendais l'escalier, il fallait que je découvre qui je suis, ce que j'avais fait dans le passé, et comment la maison pouvait rester debout, puisque nous avions un jour abattu tous les murs pour que tiennent dedans ceux qui partaient,

dans le fond, des infirmes sans bras jouaient leur destin aux cartes, le Jésus des hommes ivres passait le soir dans les troubles réverbères, et je marchais derrière l'assassin, effaçant ses traces dans la neige, car je savais à présent,

et la femme, quand je m'apprêtai à l'étreindre, fit un léger mouvement et passa par une porte à elle, fermée, me laissant dehors.


Accorde-moi, Seigneur, d'être mort et ivre.

Laisse-moi seulement les étoiles, qui étaient tout aussi amicales même dans les rues où l'on tirait.



SANS PROFESSION


Le soir tombait et les marteaux frappaient encore, dressant l'échafaud, ils n'avaient pas encore appris la grande nouvelle du sang, ils ne savaient pas que je m'étais évadé, que je léchais même le sucre versé par terre, pour empêcher que crissent les pas de la femme de ménage, on l'aurait chassée.

Mais je devais vivre moi aussi, faire un métier, je suis allé chez ceux qui changent l'argent et ils m'ont chassé, car les oiseaux descendaient manger l'or dans mes mains, je me suis assis à l'entrée du temple et ils jetaient les trous de leurs yeux dans mon chapeau.

Tout a pris fin au cimetière, sous une pluie fine, avec un peu de mauvais cognac dans les épiceries en ruines, qui demain auront aussi leur place dans l'au-delà.

Je me souviens de la nuit où j'ai joué le rôle de la poupée chez l'humble couturière et les épingles plantées en moi, quand je mourrai, seront les marques aidant à ce qu'on me retrouve.

M'est resté depuis ce tourbillon du chien qui devient fou. Quand on le trouve mort, en dehors de la ville, écumant un peu, il a dans les yeux le couteau d'une image indicible,

comme les héros.



SIMPLES ÉVÉNEMENTS


C'était l'automne, jour de sainte Justine vierge et martyre, fête inférieure, mais pour nous, inférieurs et vierges, à l'hospice, les écuries embaumaient, moi je n'avais qu'un visage, et c'est pourquoi on m'a enfermé dans cet asile, et Jonathan si apeuré que les portes reculaient toutes seules. C'est depuis lors, sans doute, qu'à l'Épiphanie la nuit s'ouvrent les cieux.

Dans la taverne d'en face les charretiers buvaient debout un verre de vin, puis écartant les mouches ils entraient pour dormir dans les plaies de Job. Ce qui gênait un peu, disait-il, c'était les chevaux.

Il y avait là l'infanticide au regard si doux, «pourquoi l'as-tu tué ?» lui demanda Dieu une nuit, nous l'entendîmes, «les enfants, Seigneur, doivent rester purs», dit-il, et quelque part au loin, dans leur sommeil, les enfants soupirèrent, qui devaient grandir. Le lendemain matin on trouva devant sa porte un cierge, un dessin d'enfant et une hache.

Cette nuit-là, quand tous furent endormis, j'ouvris doucement la porte et les Rois Mages entrèrent, les chiens les sentirent et se turent, nous autres faisons chaque jour le miracle, rassasiés par une assiette en argile humide, et ce qui aidait bien sûr c'était le fouet, mais plus encore Jésus, invisible naturellement de peur des Juifs.

Nous les malheureux étions nombreux là-bas, saint Siméon aidait aux cuisines, et pourquoi, disions-nous, puisque le directeur est le diable, ce type ne serait pas saint Siméon ? Et la chétive Elisabeth, la très ancienne servante, qui avait lavé le sol de tout l'Enfer et dont les mains à présent, les effleurant, faisaient remuer les épis tranquilles.

Le même soir, saint Siméon aidant, l'hospice des pauvres prit feu. Et l'on voyait une bousculade sans précédent aux portes du paradis.



*



LE DERNIER COMMANDEMENT


La plainte dans la nuit montait des verres vides des alcooliques, d'ignobles désirs me déchiraient dans la buanderie, mais l'ombre d'une araignée suffisait pour ouvrir au mur des mélodies célestes, je restais debout sur les marches, je courais leur commander du café, c'est pourquoi ils ne regardaient pas le ciel, pour ne pas me voir assis à Sa droite, seule la vieille mettait de l'encens dans l'encensoir et grimpant sur la fumée dormait avec moi.

Les étoiles brillaient, les enfants attendaient que les bêtes parlent, et moi au milieu des champs, triste au point qu'un vol d'oiseaux aurait pu me traverser, mangeant toute la poussière de charbon des gares désertes avec les oubliés, je suis allé au marché sans rien avoir à vendre, et j'ai vendu mes aveux à la merci des lendemains.

Quand je me suis assis pour me reposer il était trop tard pour tout, le vent apportait les cloches, le jour pointait — mais moi on m'avait chassé, moi qui pour une nuit étais devenu femme, avec des seins, pour nourrir dans les champs un sale mendiant agonisant qui demandait sa mère.

Cette nuit-là je me suis vidé à tel point que le poignard qu'on m'a lancé n'a pas trouvé où se planter.



VOYAGE


À Loùla, qui ne le lira pas


Il vivait sa dernière heure. À la gare, la nuit, il attendait le train qui tomberait devant lui pour en finir. Soudain, un ancien élan oublié le fit monter sur la voie pour marcher, comme autrefois, quand il était un éternel enfant. Alors, étonné, il vit la petite cousine morte marcher sur l'autre voie, lui tendant la main, pour mieux se soutenir au-dessus du rêve.

Ils marchèrent longtemps, se souriant, et lorsque passa le train aveugle en grondant, les deux enfants se tenant par la main continuaient de marcher sur les rails,

tandis que le corps d'un homme gisait plus loin.



DÉLIVRANCE


La nuit avait baissé, les visages descendaient, vert-de-gris, «c'est le début du châtiment» me disais-je,

le fauteuil s'ouvrait comme un trou noir, une nuit, dit-on, ce trou noir avait englouti le père, on avait cherché, cherché, jusqu'à trouver le chien qui léchait un gros os,

puis nous étions sur la place, un homme agenouillé disait «prenez-les, je n'ai nulle part où aller», décrochant ses côtes une à une, si bien qu'il ne restait plus que ses chaussures qui montaient la grande échelle,

terrifié j'ai emmené la femme dans la chambre, «cache-moi», lui ai-je dit, je lui ai mis une vieille robe de ma mère, et tandis que je la déshabillais et descendais dans les ténèbres, de grandes crevasses dans le mur s'ouvraient et Lazare est apparu tout blême, «je reviens, mère»,

alors je me suis rappelé le fauteuil, le père qu'on avait tant piétiné que c'était lui le chien qu'on avait trouvé,

j'ai frappé doucement, la vieille qui m'a ouvert avait autour du cou une petite fourrure pelée, «mon Dieu, c'est un crime» a-t-elle dit

car à l'instant où l'on meurt, tel un assassin qui prend la fuite,

sort de nous l'inconnu qu'on était.



PERSONNAGES MUETS


«Ne t'en va pas» ai-je dit, mais il s'en allait déjà suivant les autres condamnés, ne me laissant que sa main, qui m'avait souvent retenu au bout du pont, un cheval malade pourrissait au bout de la rue, mais la nuit j'entendais les girouettes qui l'aidaient à changer de côté,

je me suis rappelé le premier soir quand on a enterré le père — comme je le détestais pour ce sale rôle de serviteur qu'il avait joué, ouvrant notre porte aux ténèbres,

un lieu désert, et seules les fissures des murs laissaient voir les terribles personnages muets, devant qui parfois nous passons.

Là-bas j'ai vécu si seul que j'ai entendu les autres voix, et lorsque la nuit tombait, les morts me volaient ma couverture et se couchaient dehors devant la porte, jusqu'au petit jour où se signait sur moi le chant du coq.



VAIN CHEMIN


Le soir je le suivais dans des quartiers crasseux, nous descendions les marches, une femme marmonnait une prière, tenant dans ses mains le trésor, qui passe de pauvre en pauvre quand vient le soir.

Nous rentrions après des années, une pancarte effacée au coin de la rue, et dès que nous l'avons touchée le chemin perdu s'est jeté sur nous pour nous étrangler, «maintenant, m'a-t-il dit, nous irons loin», «mais tu ne vois pas, on nous a oubliés», «justement»,

et les feux nous fixaient de leurs grands yeux vides, comme ceux qui n'ont nulle part où aller, debout devant Dieu,

je me suis rappelé la petite fille qui pleurait tandis que je la déshabillais, et quand le lendemain elle s'est pendue, elle est revenue la nuit dans mon lit, «ce soir j'ai grandi, a-t-elle dit, pourquoi tu ne veux pas de moi ?»

j'ai fermé doucement la porte, je n'avais plus de maison, rien qu'un chapeau piétiné au milieu du chemin, «c'est la bonne direction ?» lui ai-je dit, et lui, «pour quoi faire ?»,

et le soir les fossoyeurs s'en revenaient courbés, comme s'ils devinaient que tu n'étais pas le mort, mais ils ont enterré ce malheureux qui te suivait, à un pas du mystère.



*



MÉTAMORPHOSE


«Non, on ne l'a pas vu» dit la femme du concierge, et la lune émergea toute blême de la colline, je savais qu'il se cachait, mais moi je le reconnaîtrais à son grand linceul qui touchait les bords de la ville et au creux du violon où son âme avait glissé cette nuit-là quand on le piétinait,

et soudain je l'ai vu dans la chambre, il montait très lentement à l'échafaud, tandis que la lanterne du veilleur de nuit lui perçait le flanc, je l'ai vu, je vous dis, calme et serein comme les morts qui ont refusé la douleur pour dilapider Dieu,

«ouvrez, ai-je crié, on est en train de tuer quelqu'un», la vieille a ouvert et lui à genoux léchait leurs chaussures, dans les cieux, «nous sommes restés seuls tous deux» a-t-il dit, et alors un murmure est venu de loin, le désir fou de revoir mon père, mais les années avaient passé, et l'innocence vacillait à présent comme un ange qui souffre des ailes,

«ne me dénonce pas», a-t-il dit, et tandis qu'il ouvrait sa veste je vis le démon qui lui avait mangé tout son corps, et sa tête s'appuyait sur la main de l'anachorète

qui priait dans le désert.



UNE CHAMBRE ORDINAIRE


Je montais depuis longtemps l'escalier, un vieille en bonnet noir m'a ouvert, «ici beaucoup de gens sont morts, a-t-elle dit, alors on peut raconter ce qu'on veut, ça ne s'entend pas», et j'ai vu quelqu'un ramper sous le canapé, «que cherche-t-il ?» ai-je demandé, «le Christ viendra d'autres fois», dit-elle, elle tirait les cartes, j'ai frémi en voyant s'élever sa main, «tu perdras ton chemin souvent», dit-elle, «le perdre, dis-je, mais comment, je suis infirme, je ne peux pas marcher, on me traîne en chaise roulante», «et pourtant tu le perdras», dit-elle, «tu es une putain, dis-je, de troubler ainsi un saint — et toi, puisque personne ne veut de toi, pourquoi tu remues ?» «je ne remue pas, dit-elle, c'est la veilleuse qui tremble», j'ai eu pitié d'elle, «je te connais, dis-je, il se peut même que nous ayons longtemps vécu ensemble», il était sept heures pile, j'ai regardé ma montre qui donnait la même heure, «maintenant ça va commencer», me suis-je dit, désemparé, et la vieille est allée en traînant les pieds verrouiller la porte.



IMMORTALITÉ FAMILIALE


J'avais disparu depuis des années, mais mon frère m'a retrouvé, «comment m'as-tu découvert ?» ai-je dit, il a montré sa béquille, «notre père veut vendre la maison», a-t-il dit, «quelle maison, nous n'avons jamais eu de maison, c'est même pour ça que le père est mort», «erreur, a-t-il dit, ils avaient rempli le cercueil de vieux vêtements», «mais bien sûr, qu'est-ce qu'il voulait en faire d'autre, le père, de toutes ces vieilleries qu'on lui donnait ?»



LES ABATTOIRS


L'accusé était un pauvre garçon de café crasseux «pourquoi crachais-tu dans le cognac ?» lui demandait-on, «il faut bien que je vive moi aussi» disait-il, on avait fait venir aussi un faux témoin, couvert de la tête aux pieds, «scélérat, je t'ai reconnu, ai-je dit, c'est toi qui ne me laisses pas monter», «ça vaut mieux, a-t-il dit, car si tu le rencontres dans l'escalier, qu'est-ce que tu feras ?» et cet homme étrange s'est de nouveau arrêté dehors, là où l'on abattait les bêtes, «avoue tout» lui disait-on et il s'est mis à raconter une visite, et comment son chapeau était tombé dans l'escalier, devant tout le monde, «eux ils riaient, disait-il, mais moi en me baissant pour le ramasser j'ai vu les pieds du Seigneur»,

et quand à minuit passé ils ont amené les nouveaux, laisse tomber, me suis-je dit, ne leur dis rien, ils l'apprendront tout seuls assez vite...



VOYAGE DE NOCES


Ils dormaient tous à présent, j'ai déplacé la vieille armoire et je suis descendu, nul ne connaissait cet escalier secret dans la maison, seule la servante à moitié folle, quand elle se trouvait dans les parages, se mettait sans raison à pleurer, ensuite la rue était déserte, à côté de moi une femme arrivait en boitant, et plus loin nous n'avions rien, ils étaient rassemblés sur la colline, des rebuts de la société, ivrognes, déserteurs, «Seigneur, ai-je dit, fais un miracle, que nous te reconnaissions», «va et livre-toi au péché, a-t-il dit, il est tard» et j'ai senti la force qui pardonne et fait jouer la harpe toute seule aux côtés de l'homme qui se perd, nous entendions de loin déjà crépiter les incendies, et quand j'ai appris que l'insurrection commençait, je me suis mis à frapper au mur, au point que le crépi tombait avec un bruit sec, laissant voir la voiture qui attendait, à l'instant même où le père montait les valises, la mère debout dans l'ombre, avec un éventail, jeune mariée, «prends bien soin de notre mère» ai-je dit, mais le père n'a pas entendu, assis derrière les vitres de l'hôpital, vieux, et la mère pleurait de ne pas l'avoir revu vivant — puis la portière de la voiture se refermant ils sont partis en voyage de noces.



*



L'INNOCENT


La maison était déserte, en travaux et les peintres venaient de partir, un homme assis par terre distribuait sans arrêt les cartes, «il me vole» m'a-t-il dit, et il m'a montré un coin d'ombre en face, plus loin se tenait Marìa apeurée, «et cette lumière compatissante qui tombe de la fenêtre, s'écriait Iossif, n'est-ce pas la preuve de l'adultère ?» tandis que nous entrions peu après dans le bar, les lumières s'allumaient, derrière la vitre était assis le musicien triste, «je ne sais pas jouer, m'a-t-il dit, mais je le fais pour lui» et il m'a montré le mourant, le couloir était obscur, appuyés au mur nous attendions notre tour et ensuite quand ils m'ont pris au collet et jeté dans la ruelle, «moi, ai-je dit, je suis incapable de commettre un crime, voyez la preuve», et tirant le drap je leur ai montré le cyprès obscur, «c'est avec lui que j'ai vécu — que voulez-vous que je fasse des autres ?»



LA LETTRE DU VISITEUR


Il est parti soudain en automne, sur la table il avait laissé une lettre, «ne me chasse pas» écrivait-il, parlant d'un long pressentiment inhabité, toutes les lumières allumées dans la maison, pour m'empêcher de me rendre compte que peut-être il n'était jamais venu, tandis qu'à côté de la lettre il avait posé le mystère de sa mort, déjà recouvert par les araignées, «comment m'as-tu trouvé, je n'ai pas existé», disait-il, «c'est pour ça», disais-je, et l'on eût dit que nous étions nés, que nous avions grandi dans une voiture qui roulait dans l'horreur des rues,

mais je ne pouvais pas non plus lutter contre cette façade, cette maison dont les murs décrépis descendaient plus profondément que mon sang, dans le noir de la nuit.



LA RÉPONSE


De toute façon, dans cette maison funèbre j'étais le dernier des domestiques, celui qui avait connu sous l'escalier l'autre maître de maison, mais le réveil fut totalement différent, il fallait que je m'occupe des vieilles malades, qui jeunes alors avaient promis de mourir vite, et les arbres avaient entendu tant de mots d'amour, que la nuit parfois ils avançaient dans le jardin autrement, et ce qui disait tout n'était que cette nuit-là, où je posai le masque sur la table, entre les étrangers, comme si j'allais vivre une nouvelle fois, et sans bouger ils me regardaient descendre, car je n'avais d'autre issue que le tapis, que je pliais peu à peu de telle sorte que le pire ne se voie pas.

Et tandis que tous exigeaient une réponse immédiate, je les laissais à leur illusion, qui était la seule musique...



LES CLOUS


J'envisage parfois de raconter, à une certaine heure, tous les détails, comment, par exemple, a commencé cette maladie incurable au mur d'en face, ou cette femme dans le parc, tout entière clouée à son banc, et je dis clouée sans aucune trace d'exagération, les clous dépassaient tels des boutons sur ses vêtements, tandis que le sac ses papiers d'identité dedans roulaient dans le ruisseau, pour qu'on ne sache rien d'elle, et quand je suis monté au grenier qu'on m'avait alloué pour la nuit, j'ai vu qu'ils avaient déménagé, il ne restait qu'un peu de paille, car ils craignaient toujours la déchéance et à certains moments tous attendaient l'inévitable, et quand la nuit tombait paisiblement, ils se calmaient, car eux ne déambulaient pas dans le couloir pour voir précisément derrière la porte du fond.

Voilà pourquoi moi je me tiens à l'écart, dans l'espoir de retrouver cette âme perdue.



MAINS NUES


Nul ne saura jamais au prix de quelles veilles j'ai préservé ma vie, car il fallait que j'ouvre l'œil, à tout instant menacé par cette force sournoise qui maintenait l'ordre immuable, avec ma santé fragile, naturellement, ces efforts m'épuisaient, je préférais donc être allongé pour voir le mystère qu'en vivant on use, qu'il soit caché, et comment nous pourrions revenir les mains vides

et je me demandais souvent combien ils étaient donc dans la maison, parfois même je comptais leurs gants pour être sûr, sachant pourtant qu'il y avait les autres, qui souffraient les mains nues, parfois aussi venaient des étrangers qui ne repartaient pas, même si je ne les voyais pas, mais je voyais leurs cochers vieillir et mourir dehors dans la rue,

et peu à peu le soir tombait, et l'on entendait la harpe, qui peut-être n'était pas une harpe, évidemment, mais cette éternelle tristesse qui accompagne les mortels.



LA PORTE


Pourtant, cette main sur la table que nul ne voyait m'aidait à les servir lors des lointains repas, les domestiques, naturellement, étaient bavards, des tas de rumeurs s'amoncelaient dans les coins, et les servantes se débrouillaient pour voler ce qui restait des bougies, continuant tout au long de la rue la maison noire, puis nous posions le cercueil sur des tréteaux, tandis qu'au mur le masque de plâtre, de façon imperceptible mais inquiétante, peu à peu changeait, comme si elle vivait encore, mais comment expliquer ce qui s'est passé ensuite, quelqu'un a montré par terre les épingles renversées, comme preuve irréfutable de la mort éparse dans toute la maison, tandis qu'au même instant la morte sortait, le sourire triomphant, comme si elle venait d'apprendre où précisément se trouvait la porte.



*



L'EFFLEUREMENT


Marchant dans le couloir je vis avec terreur que la crevasse dans le mur s'était agrandie, qu'elle n'était plus cachée par l'armure que nous placions devant, je préparai donc mes affaires, mais il fallait d'abord faire mes adieux à ce vieillard, qui venait la nuit en cachette nous raconter de ce monde vain la douceur infinie,

avant que peu à peu, après tant d'abandon je ne sois presque plus visible, seuls les portraits anciens me connaissaient, qui se trouvaient eux aussi au monde sans le vouloir, mais cet effleurement, évidemment imaginaire, était chaque soir vainqueur, et je tournais les yeux alors qu'il n'y avait personne, «tu es là ?» demandais-je — que pouvais-je faire d'autre ?



L'ENFANT DU MARCHAND DE CHANDELLES


Si je pouvais expliquer un jour que moi, être insignifiant, égaré, j'ai fait de si grands rêves, mais quelle importance, je veillais seulement à poser le soir sur la table de nuit les restes du désastre, lorsqu'on a frappé, alors j'ai ouvert et j'ai vu l'enfant du marchand de chandelles, mais qui d'autre pouvait donc venir, et je pleurais de fierté muette, ayant réussi, car les déshérités sont comme les mères, dont la douleur silencieuse a nourri l'indicible, je pensais donc à un tas de choses, au point de me créer toute une vie, hors du monde, et le soir venant je voyais dans le miroir la chandelle tenir debout toute seule, mais par moments j'avais pitié de moi, j'ouvrais la fenêtre, comme s'il y avait encore moyen qu'on me voie.

Le soir tombait et je restais là, fasciné, devant tant de justice cachée.



LE MASQUE


J'étais fatigué, bien sûr, après tant d'événements, mais je tenais le coup et n'étais plus du tout surpris en découvrant les messages obscurs, jusque dans mon pain (je mangeais alors jusqu'au dernier morceau, qu'on ne me reconnaisse pas), et tout semblait tranquille, bien sûr, au point qu'ouvrant une porte, soudain, je me trouvais de l'autre côté, là où battent les ailes en silence, pour permettre aux oiseaux de se glisser ici, c'est alors que la crise me prend d'habitude et je reste là-bas muet, écoutant le monde qui se poursuit, se poursuit sans cesse, et c'est plus tard seulement qu'on apprend ce qu'on a perdu, mais cette nuit-là je me suis levé pour descendre avec précautions à la cave, où nous cachions le masque d'un roi lointain perdu, «l'heure est venue» pensais-je et je me le suis mis, car après tant de morts l'inouï seul habitait la maison.



AU BRUIT DU GAZ


Tous étaient fort occupés ce jour-là, l'enterrement, l'héritage, mais dans chaque maison où quelqu'un est mort un enfant se tient, soudain grandi, en haut des marches, et regarde autour de lui plein d'embarras, comme s'il avait à rétablir quelque chose et personne, évidemment, n'y prête attention, seule une femme inconnue lui a souri tout en plaçant les fleurs dans une ombre mystérieuse, là où nous étions restés peut-être à jamais, et je me suis rappelé la pièce avec le bruit du gaz où l'on m'amena en hâte, enfant, ensanglanté par les roues de la charrette, la même femme était entrée presque inaperçue, et alors mes yeux tombèrent sur la fenêtre, dont les rideaux avaient une protection comme s'ils devaient résister à cela aussi.



TRAVAILLEUR


Au fond je savais qu'un jour je me trahirais tout seul, je veillais donc à rester toujours dans l'ombre, ce qui m'a peu à peu rendu à peine visible, jusqu'à la divine obscurité qui délivre les déshérités du besoin de manteau ou de chapeau, et quand nous l'avons enterrée, richement dotée par ses derniers jours, elle venait souvent même si on ne la voyait pas, car seuls les humbles rencontrent sur la route les morts, ayant reçu la grâce d'ignorer la vanité, et une nuit tandis que je changeais ses draps, j'ai trouvé la rose, hors du monde, «ne pleure pas, maintenant c'est moi» disait-elle avec ce sourire trompeur des morts, jusqu'à ce que jours et nuits ne suffisent plus et que je doive apaiser la maison par l'inexistence, et quand je n'avais rien d'autre à faire, comme j'aimais le travail, je suivais la barrière du jardin qui se perdait dans le fond, comme les histoires que nous n'avons pas vécues et qui intactes retournent à Dieu.



OMBRES SUR LE MUR


Comment ai-je donc osé croire que je pouvais échapper, moi qui n'étais qu'un être humain, éphémère demeure de la peur, tandis que derrière le voile se tiennent les dieux silencieux, terrifiés eux aussi peut-être, «à quoi rêves-tu» demandais-je souvent et l'on entendait la chouette au loin dans la nuit tombante, alors que devant la porte quelqu'un pleurait, car les autres vies que nous connaîtrons sont ici et nous écartent, comme la grande ombre des mendiants sur le mur, tandis qu'eux-mêmes étendent le bras plus loin, maigres, incertains, au point qu'on ne sait plus quelle est leur véritable existence.



*



RETOUR


Mais je savais, dans le fond, qu'un imprévu soudain annulerait tout, et quand je les entendais parler, je croyais n'avoir jamais grandi, vu leur extrême indifférence (et je devais le mettre à l'abri, or aucun lieu n'était sûr), et tandis que je marchais dans la rue, abandonné, j'étendais le bras sans qu'il y ait personne, car qui nous dit qu'il n'y a pas quelqu'un là-bas qui attend, alors on a frappé à la porte «comment es-tu venu» ai-je dit, c'était un ami d'enfance, «j'ai encore quelque chose à finir» a-t-il dit, et toute la nuit j'ai entendu ses sanglots dans la chambre à côté, car il était mort très jeune et venait pleurer, pour que s'achève sa destination sur terre.



DÉPART


Bien des fois j'ai ressenti le besoin de parler, mais comment être cru, j'errais donc en silence, et si je ne mourais pas, c'était pour conserver cette place ultime et que ne souffre pas un autre dernier, mais souvent j'étais pris de panique, surtout quand je montais du sous-sol, car j'avais vu comme c'était inquiétant, cette maison s'adossant aux ténèbres, et lorsque ce soir-là nous avons préparé les bagages, je me suis demandé comment ils voyageraient, mais lorsque dans le grand silence j'ai aperçu leurs visages blêmes, j'ai compris, et au même instant je l'ai vue, debout dans le fond, et si nous n'avions pas retenu l'enfant, il aurait couru vers elle, serrant l'interdit dans ses bras.



LA FAVEUR


Je me suis souvenu, tandis que j'interrogeais ma mère, «comment est-il ?» ai-je dit, mais elle a détourné le visage et pleuré, depuis lors j'accepte tout docilement, et souvent j'étais si maladroitement au monde que les forces célestes jouaient avec les fils qui pendent à mon manteau, sans que souffle le moindre vent, si je parlais alors ils comprendraient, mais l'éternité a effacé d'avance toute parole, et lorsqu'à un moment ils ont déplacé la lampe, sans demander la faveur obscure, la même nuit la femme a mis au monde l'horrible marque, qu'ils ont mise à mort, en hâte, au fond du jardin, et c'est en vain que je les ai suppliés à genoux, «laissez-le, disais-je, il nous comprendra peut-être», mais eux, lointains et blêmes, comme tous ceux qui ont vu, ont verrouillé la grande porte en fer.


(Visiteur nocturne)




Où va-t-elle donc nous mener ce soir, cette main sur notre épaule, car l'automne est arrivé, et lorsqu'après tant d'errances tu rentreras dans la vieille maison des ancêtres, il n'y aura personne, rien que le petit frisson qui vient de l'humidité, comme si tu avais expliqué un mystère, de même que les mères qui pardonnent à Dieu, et achèvent le vêtement de l'enfant mort, puisque seuls les abandonnés vont plus loin, comme à la nuit de noces, et la femme invalide, la bonne âme de la maison, restait toujours assise à l'écart, fixant la fente éclairée sous la porte, qui en dit davantage, et c'était là son salaire,

Car nous avons prêté serment, mon ami, alors méfie-toi, comme le pauvre graveur de tombes, qui à son retour, traversant le marché, cache soigneusement ses mains, inquiet, pour être encore plus seul.



*



Pourtant, puisque toujours autour de moi quelque chose d'insolite arrivait, je ne demandais rien de plus, car souvent, ouvrant la porte tard le soir, on voyait quelqu'un passer, qui tenait cela de façon si simple, que lorsque les cochers buvaient, cela se tenait doucement derrière eux (même si ne le mentionnent pas les Écritures), si bien que le lendemain matin, à sept heures, comme à son habitude, le mort est descendu travailler à la vieille menuiserie,

sauf que nous devions pleurer doucement désormais, car il s'était bien allégé, nous lui disions parfois «comme tu es beau», mais lui tenait sa promesse — des gens simples, dont il ne sera plus question dans la suite de cette histoire.


*


Alors j'ai vu, pour la première fois, où j'étais arrivé, c'était incroyable, je me suis donc efforcé de crier, qu'ils sachent que j'étais là, mais il ne restait plus personne, et seules les anciennes morts grandissaient encore dans la maison, la lueur pâle d'une chandelle passait de chambre en chambre, comme un signal que tout s'était accompli selon l'ordre séculaire, car le plus important nous l'avons oublié, les verres heurtaient la table à grand bruit, comme si quelqu'un voulait qu'on l'écoute, et le chien regardait toujours ailleurs,

seul le vieux a pris par la main l'enfant malade, qui ne verrait pas d'autre anniversaire, et ils se sont tranquillement éloignés, presque souriants, avec cette familiarité de la perte qu'ils avaient tous deux, puisque c'est l'insondable qui a écrit notre histoire au cœur de l'interdit.


*


Dans toute cette aventure, la meilleure part était que nous ne l'avions pas connu, et tremblions de peur qu'il le laisse voir, car le soir souvent, sur toute la longueur grise des maisons fermées, les pauvres étaient debout immobiles, comme frappés, «ceux-là seront sauvés» m'a-t-il dit, et plus tard en effet, ils sont tous morts dans une confusion indescriptible, à tel point qu'il n'est resté qu'une petite chapelle en papier sur la table, et un nom sans rien à côté, et de même que l'usage quotidien mène les choses du sommeil au mystère, de même lui, vieux peintre d'icônes anonyme, mort depuis des dizaines d'années, venait le demander, et lorsque l'image fut achevée, elle représentait une pièce vide et nue où la femme, docile et baignée de larmes, tenait avec douceur quelque chose, qu'on ne voyait pas.


(L'acte obscur)



*



J'étais, presque, malade par ce regard qui m'habitait, je déchirais les enveloppes avec rage, observant derrière le paravent ou ramassant les ombres dans la rue,

et puisqu'à la fin, bien sûr, je mourrais inconnu, les oiseaux volaient tranquilles

acheminant d'heureuses nouvelles.


Le bus et ses servantes pauvres, on les menait, disait-on, voir l'exécution,

à qui donc était-ce le tour ? — le soleil, comme tous les vaniteux, s'efforçait toujours de monter plus haut

et bien sûr, tu as dû finir par gagner la vie, après tant de souffrances,

le petit vieux attendait devant la boucherie,

mendiant un petit os et aboyant pour montrer qu'il pouvait tout faire,

la femme au visage de bois jauni, devenait la nuit un comptoir d'église

où les déshérités volaient la cire — mais pourquoi me demander comment je me suis trouvé là

je vais devoir penser à bien des choses interdites

fermer les yeux et me rendre.

Enfin la lune a fait le tour de la maison, cinquante longues années,

«je suis incestueux, lui disais-je — tu te rappelles ce gémissement, si je l'avais étouffé, on aurait eu tout le bruit sans pitié de la rue»

au dépôt les réfugiés dormaient, voix chuchotées, on n'entendait pas, mais on devinait la venue de l'hiver

et les rats vieillis vous regardaient, au lieu de fuir, embarrassés par le choix d'une fin,

et ma mère s'est même étonnée de me voir sous la table, «mère, je cherche la maison», ai-je dit, et elle «eh bien, pose-la sur la commode et je m'en occuperai», la galerie à peine éclairée, la femme le dos à la ruelle, mon frère ne pouvait pas entendre les cloches, et la culotte en coton, pitoyable, comme la chanson d'un pauvre, la nuit le chien pleurait et voulait se caresser au fantôme, la petite chambre à force a disparu, la pancarte oscillait dans le vent, des filles peintes trônaient sur l'échelle, la tante Amalìa, qui craignait Dieu, était pourtant habile à manier les cartons, et souvent s'éclipsait sans laisser de traces, mais sans jamais atteindre les belles images presque effacées, c'était une nuit obscure à Saint Petersbourg, l'homme à l'instrument s'est arrêté devant le café, «tu me fais mal», disait-elle, et un tas d'autres histoires contées à voix basse chez les tailleurs...

Permets donc, Seigneur, qu'il y ait dans tout livre une page déchirée —

Ainsi marchais-je solide comme le coin d'une maison à l'aube

ou comme une femme écartant le sommeil avec ses seins

ou comme les mains de l'aveugle accordées, en cachette, au brouillard.

J'aurais, c'est vrai, bien des choses à raconter, mais à quoi bon, me dis-je

puisque le mot le plus innocent est fatal comme un adieu répété mille fois peu avant l'accident

et le garçon crachait dans le café, pour doubler son salaire —

un sommeil aux notes déglinguées, un croisement de clés mortes,

les lettres d'enfance à Dieu, jetées négligemment par terre

et l'homme ivre les évitant gauchement.


Le soir nous nous rassemblions autour de l'orateur ambulant, la brise agitait le bas de sa veste effilochée

et là, ah ! se trouvait peut-être le mystère — combien de paroles, en vérité, de romances de quatre sous

et la rumeur qui toujours prend d'autres routes.


Mon histoire était banale, j'étais né dix ou douze millénaires plus tôt

non moins embarrassé, tandis que mon thé refroidissait à l'autre bout de la terre,

et lui cherchait toujours aussi obstinément dans la chambre obscure,

«tu trouveras, ai-je dit, mais après que feras-tu !»


S'il m'était donné, oui, au nom de Dieu, une heure de toute-puissance

j'arrangerais un peu les cheveux de celui qui attend dans le vestibule, redressés par la tornade,

puis il descend épuisé l'escalier comme une mort pleine de bouches.


Je me souviens d'un après-midi, le bébé dans son landau sous les arbres,

la petite nourrice bavardait avec le soldat, je me suis approché en douce — le bébé était déjà une putain dans la chambre 17, le soldat était mort dans l'une des guerres d'avant, la nourrice volait le pain des vieux à l'hospice,

et le landau dévalait la pente à une vitesse vertigineuse

au point que le pendu a perdu sa chaussure — et n'oubliez pas, la nuit est grande, elle ne passe pas sans quelque pitié,

et l'on couvre d'une serviette les rides sur l'armoire

qui ne laisse pas d'héritage.


J'ai donc cessé de lire les petites annonces, puisque se nourrir n'est pas moins immoral que tromper un mort

et que parfois la sourde-muette au sous-sol frappait sans pitié le bidon, jusqu'à ce que Dieu se fende

et qu'on l'entende.


Et les explosions sans cesse gagnaient en force, les morts s'entassaient, qu'on transportait dans les charrettes,

les canons déterraient des os préhistoriques, et cette chaise en pleine rue, inexplicable, autant que toi et moi —

puis tout a disparu, l'hôtelier aux yeux d'oiseau demandait les noms

ou chassait les mouches — jeux ennuyeux jusqu'à ce que le jour s'achève

ou qu'on trouve un pardon que le ciel ignore

une mort qui entende mieux, un froussard qui sera le plus désintéressé de nous tous —

et garde nous, ô temps, vieux tisserand, une bonne histoire pour la fin.


À présent, avant de partir, j'aimerais poser quelques allumettes sur la commode

pour celui qui m'a fait peur dans la rue, pour boire un café avec le chien de passage

sans qu'il me dénonce, donner un peu de temps aux filles que maman Terèsa grondait, quand elles s'attardaient dans les chambres,

couvrir mon visage de lourdes étoffes élimées, ne gardant qu'un œil ouvert

tel un hôpital distrait.


Si j'étais une femme, je m'appuierais tristement à la vitre ou je jetterais peut-être la bague à l'égout.

Je suis un homme et je dois préparer, avec une pauvre biographie, un départ dans la justice.


(Le diable au chandelier)



*



Beaucoup sont imaginaires, bien sûr, ou font partie de la chambre, car l'être humain est toujours triste

et ne me tourmentez pas, si je suis resté pauvre c'est une question de respect (ne rendons pas fériés tant de dimanches),

mais à présent je poursuis lentement ma convalescence ou je repasse les vieilles factures ou j'allume le réchaud ou j'attends devant le conservatoire en priant pour qu'il pleuve — alors tous disparaissent, nul ne te voit

ou, mieux, je tiens un journal pour ne pas effrayer les ombres

et je poursuis toujours ma correspondance concernant des affaires lointaines — c'est simple, on s'installe sur les marches du pont, contre toute dignité, et à tous les coups, enfin, il sera là,

car j'ai eu la force de ne pas me défendre — mais plus doucement, mon Dieu, plus doucement, et non pas comme ont fini tant de vaines journées,

j'ai donc joué les indifférents, tout en suivant du coin de l'œil le glissement qui nous guette sous le tapis,

mais nous qui cherchons Dieu comment nous verra-t-on nettement (très belle cette phrase il faut que je la note)

et qu'ils aillent au diable tous ces opportunistes qui soutiennent que ma mère est morte, tandis que tous les soirs je reste si tranquille au jardin,

je veillais donc à ne vivre que la moitié des jours, car il m'est arrivé souvent d'être tout seul et d'être à nouveau la victime ou que le laitier me pourchasse même après la fin du cauchemar —

mais quelle importance pour eux, c'était un plaisir purement imaginaire, comme l'odeur d'un tiroir, qui est peut-être notre histoire la plus intime,

ou comme une lampe dans une pièce vide est le seul témoignage sur le déluge,

et nul ne saura jamais pourquoi je reste ici depuis des années, derrière la porte, enveloppé dans le couvre-lit —

cachant ma jambe maladroite qui m'a fait quitter le monde.


*


Alors, tandis que si naïvement je m'agenouillais, tous ont cru que je voulais supplier — mais c'était simplement l'automne,

ou pour le dire autrement : le grand péché mortel c'est de ne pas s'aimer soi-même,

mais un jour, n'y tenant plus, «vous me connaissez ?» ai-je dit, et eux, «non» — et alors je me suis vengé, puis n'ai jamais été privé des sons lointains

ou ne demandez pas ce qu'il advient avec les fous — quoi d'autre, à part distraire un enfant, qui ne voulait pas grandir,

et comme les oniromanciens sont passés de mode, j'émigre moi aussi sur l'autre bord de mon parapluie, car alcoolique et parce qu'il s'est mis à pleuvoir dans un passé lointain et par la fenêtre arrive l'odeur des cyprès telle une musique dont on devine la fin — alors que la vieille m'expliquait la résurrection du Seigneur, «il avait peur qu'autrement on l'oublie», disait-elle,

quant à moi, je préfère laisser pendre une montre à mon gilet, plutôt qu'on me pende — alors j'aurais l'air d'expliquer bien des choses,

de même qu'un homme peut jouer, peut-être, du violon d'une seule main, quand l'autre doit le maintenir en vie —

j'étais si exténué que dans les miroirs que je croisais je n'ai rien vu que le mot indicible,

et n'ayant rien de mieux je reste à thésauriser (à leur insu, bien sûr, car ils m'ont toujours tourné le dos),

mais je ne dépense pas et me satisfais du sifflement lointain du train, au point que le chien se redresse comme un homme et jette quelque chose dans la sébile du mendiant —

car je sais que je m'efforce en vain, et les feuilles que j'écris se brouillent déjà de chambre en chambre et le soir à la lueur de la lampe elles auront un sens différent et au matin tu devras te rhabiller, rien que pour souffrir,

adieu donc, ma bonne patience, je vais m'occuper de mes fous, ou plutôt je parlerai de leurs chaussures, si négligées, comme si les leur avait enfilées une main qui en savait long

et peut-être, si j'avais sifflé avec plus d'insouciance, tout se serait bien passé

ou si je n'avais pas un tel penchant, comme ce grotesque chef de gare payé pour ne pas me laisser voyager ou comme le poète à qui un peu de sommeil suffit pour retrouver l'innocence.


(Violon pour manchot)



*



LES POMMES TOMBENT DU CIEL


Ici, entre parenthèses, j'aimerais vous faire savoir que les misérables m'ont tué tant de pages — je veux dire que je me suis toujours rêvé en détenteur d'un secret extravagant, pour qu'on ne m'oublie pas, ou du moins en bref narrateur de tous les adieux,

et choisissais donc le moins glorieux sourire ou un geste sans valeur, comme un homme qui cache son visage dans ses mains pour nous aimer davantage, alors que tante Elvìra, dans notre enfance, lisait la bénédiction des voyageurs, une fois que nous dormions, naturellement, dans l'autre chambre

et notre mère toujours assise au bord de la chaise, comme s'il fallait aussi laisser une place à celui qui lui jetait, parfois, une pomme de petite fille dans son rire.



LE SIÈCLE D'OR


Ici un vide s'intercale — je trouve l'occasion de dire un mot méchant moi aussi, puis je bois deux verres de vin à la taverne Le siècle d'or,

à la fin comme toujours je me pisserai dessus, mais je sècherai le lendemain,

ma préférence, bien sûr, a toujours été les lentilles, mais je les mange avec si peu d'appétit

que je deviens aussitôt suspect — pour finir, le gardien du jardin me chasse, mais pour sa punition son acte va rester anonyme

et je disparais au bout de la rue comme une magie aux dents gâtées

ou je donne peut-être des leçons de bienveillance derrière le canapé —

mais ce soir je n'ai pas le temps, je suis pressé, j'arrête les passants, demande l'adresse,

car il faut absolument que je remette ces boutons au diable — comment la nuit passerait-elle sinon?


À tout moment j'ouvre l'armoire et m'assure que ma main d'enfant y est toujours

et finira par frapper à ma vitre.



LE SERVITEUR


Je me retrouvais toujours là-bas soudain et d'une façon qu'il m'était rigoureusement impossible d'expliquer par la suite, dans la rue entre deux rangées de chaises, comme si la fête venait de prendre fin et j'étais en retard, comme toujours — alors il se penchait, mais au lieu de la tasse ou de la lettre que j'avais laissés tomber, il ramassait le vieux coffret, qu'évidemment je ne prenais pas, puisque nous l'avions enterré avec lui, et quand il me réclamait de l'argent, je fouillais mes poches, mais qui est assez prévoyant pour avoir de l'argent sur lui même dans les cauchemars, il me menaçait donc de tout révéler, je tombais à genoux, «non, non», je le suppliais — encore un peu et il le crierait tout fort,

et voilà même pourquoi, peut-être, j'avais choisi un humble métier : pour être obligé de servir à neuf heures pile, et d'être rentré à temps...



EXTORSION


Il était si calme, assis dans l'escalier, comme s'il n'y avait jamais eu de rumeur au monde ou comme le père qui en mourant, est parti seul, laissant sur la table son masque sévère,

puis le jour baisse — heure où les âmes des ivrognes tournent comme des mouches dans les verres vides et le couloir devient obscur, pour que les enfants ne mentent pas et, ô sommeil, où nous mourons sans laisser de traces

et seuls les aveugles veillaient, leurs mains sur les yeux des chiens,

à tâtons dans l'indifférence des rues.



OUTRANCES


Alors le lustre tomba, un bruit terrible, le plancher s'ouvrit laissant voir le crime très ancien — n'exagérons rien, direz-vous, mais que nous restait-il d'autre

et dans l'escalier comme tous les héros j'ai souvent croisé l'accordeur de pianos ou l'horloger, «il n'y a personne là-haut», ai-je dit, puis plus bas «laissez-moi encore une chance»

et j'ai reconnu mon assassin dans tous les visages ou bien j'étais en danger devant un mot — et pourtant j'ai vécu, comme l'aveugle qu'on a chassé, mais sur sa route une chanson lui donne la main

et si je me suis montré magnanime c'est que j'étais pressé, or on perd moins de temps quand on pardonne, comme ceux que l'on fait manger à la cuisine puis qui essuient soigneusement leur assiette, comme s'ils effaçaient enfin leurs dernières traces —

même qu'il y avait tant d'étoiles, je me souviens, que je ne savais pas où aller.


(Découverte)



*



Titre



L'ARTISAN (611)


Toute la famille attendait, se préparait fébrilement à recevoir Dorothèa, c'est ainsi du moins qu'ils appelaient une lointaine parente, à qui tous prédisaient un destin royal, mais elle partit avec un peintre sur verre, excellent artisan mais ivrogne, et la jeune femme mourut en couches.

Mais tout cela était accessoire, la vérité résidait dans ce «destin royal», car une fois l'heure passée, au lieu d'elle, arriva un enfant innocent, sur les yeux fermés duquel on avait dessiné deux autres yeux, d'une incomparable douceur, si bien qu'on ne sut jamais que c'était le fils mort du peintre sur verre.


*




Une série d'échafauds étaient dressés dans la grande rue,

«on avait donc tant d'ennemis ?» se demandait-on

et nous avions presque peur, tandis que les bateaux sans cesse amenaient d'autres prisonniers,

il y avait même un enfant parmi eux, le jugement de Dieu entre ses mains

(c'est du moins ce qu'ils soutenaient) — mais tous les soirs,

quand nous couchions avec leurs femmes, on entendait depuis le camp

leur chanson triste et nos chiens, qui à présent nous évitaient,

grondaient debout sur les remparts, apeurés, comme s'ils devinaient dans les ténèbres

l'autre combat, douteux celui-là, pour avoir vainqueurs et vaincus.


*




Et voilà qu'est arrivé l'instant de dire toute la vérité sur moi-même — mais pourquoi, ou dans quel but entrer dans les affaires des autres,

alors, pour échapper au châtiment, j'ai préféré un alibi maudit,

puisque le coup est voulu par Dieu, on doit vite savoir où l'on se trouve,

et le soir en effet ma correspondance prenait un ton émouvant,

je veux dire — mais si vous ne comprenez pas, à quoi bon expliquer

et les malheureux n'ont pas peur d'un fantôme de plus,

et même je me souviens, la nuit tombait et l'accouchée aveugle entendait les pleurs d'un monde étranger qu'elle devait rassembler peu à peu sur son sein,

ce qui avait joué dans tout ça un rôle honteux évidemment c'était mon parapluie, que j'avais déposé au mont-de-piété

sans qu'il revienne — quoi de plus normal, direz-vous, mais quoi de plus mesquin,

je peux donc enfin dormir sans peur le dos tourné à la chambre

et si je continue de vivre, c'est pour avoir près de moi le mépris de chacun,

qui m'aide beaucoup pour mon départ demain.


*




Le soir j'ai trouvé un joli moyen pour dormir : je leur pardonne à tous un par un,

d'autres fois je veux sauver l'humanité, mais elle refuse,

je m'assois donc sur une pierre et pense aux beaux cheveux de la poupée que ces idiots m'ont offerte chauve,

notre tante, je me souviens, montait trois fois la semaine au grenier, mais nous ne l'avons jamais vue redescendre, elle allait peut-être, qui sait, réparer les cordes,

il y avait même un contrat secret (j'en ai le frisson d'être le premier à le mentionner),

car tout cela était beau et lointain, et moi j'avais fait le serment de suivre mon chemin,

autrement je m'en lave les mains, et pour être encore plus sûr, j'ai jeté ces quelques piécettes au ruisseau, puisque aujourd'hui on doit avoir une opinion personnelle sur tout

puis j'ai descendu les marches avec une douce et vague horreur

d'avoir tant vécu sans le savoir.


*




Ma chambre, d'habitude, n'avait qu'une sortie, et bien qu'on ne me l'ait pas demandé, je me suis mis à chanter,

il y avait là évidemment mon manque de réflexion, ma pitié pour des choses scandaleuses,

et enfin, suite aux malentendus avec mes parents, je suis resté orphelin,

sans une main pour me protéger, j'étais trempé, les maximes s'effaçaient — que faire ?

je suis donc devenu, moi aussi, compatissant, je remonte le chien mécanique

ou je prends une pomme de terre et la découpe en tout petits morceaux,

si bien que j'ai davantage d'amis — d'ailleurs mon salaire me permet maintenant le taxi et je vais dignement vers le soir,

mais toujours plébéien, les bus m'émeuvent jusqu'à la mort — puisque toutes choses ont eu lieu ailleurs et nous autres ici ne vivons que leur châtiment.


(Découverte)



*



PISISTRATE


Lorsqu'enfin, après tant de supplications, la femme s'allongea et releva sa robe, je préférai ramasser les pièces de monnaie tombées — et tout ça pour un Pisistrate, comme le nom du café où je buvais mon cognac, puis les clients riaient tandis que je m'endormais sur ma chaise, mais que faire, puisque les morts s'installent et veillent dans notre sommeil et il nous faut dormir pour eux...




COMMENTAIRE D'AUTOMNE


L'essentiel dans ma petite histoire c'était un fauteuil à bascule noir — mais où est-elle à présent la maison, où est-il le compotier avec ses vieilles cartes de visite, les serviettes où nous étouffions nos rires — seule brûle encore la lampe dans la chambre vide, comme quelqu'un qui parle tout seul ignorant les dangers ou une femme que tu n'as jamais connue et pourtant vous avez dû vous aimer beaucoup jadis

dans le désert sans fin d'une journée d'automne.




OÙ JE VAIS ?


Je regardais par la fenêtre quand une pensée m'est venue, si affreuse qu'aussitôt le bus est arrivé, malgré ma sœur qui disait «c'est un crime» et mon grand-père qui crachait dans une boîte — mais le crime véritable aurait lieu plus tard, la nuit tombait et j'ai monté les cinq étages, lorsque soudain «Où je vais ?» me suis-je demandé, m'arrêtant terrifié, car si on te chasse, passe encore, mais si tu dois chanter ? — et rentré dans ma chambre je me suis écroulé, désarmé,

comme l'assassin qui vient d'élucider, enfin, son indéfinissable destin.




HORS DE PORTÉE


Et chaque fois qu'ils m'humilient, j'éprouve une indicible allégresse de les avoir trompés — car je suis bien protégé dans la maison de famille, derrière la commode, là où nous nous cachons pour pleurer

sans jamais savoir pourquoi nous pleurons.




GESTES


Une grande promesse indéfinissable, comme il arrive toujours dans les chambres anciennes

ou un geste doux, comme pour accrocher une rose à la poitrine d'une femme

qui jamais n'a existé.




L'AUBERGE DES MUSICIENS


Et moi qui toute ma vie ai tenté de le cacher, je me suis trahi au dernier moment — c'était une auberge misérable, l'escalier malade après tant de pas incertains, il était assis seul à l'écart, «je te confie ma vie» a-t-il dit en me montrant le mur nu, mais moi je savais ce qu'il voulait dire, et quand plus tard dans la rue je l'ai quitté, «je me souviendrai toujours de toi, ai-je dit, et ne laisserai pas une pierre sous la pluie», et alors la nuit s'est mise à tomber, une nuit funèbre, traîtresse,

car tous étaient morts et se moquaient bien des rêves...




NUITS BLANCHES


Depuis lors j'accueille la vie sans contester comme dans les rêves et ensuite arrive ce bourreau, surnommé le propriétaire, il demande qu'on le paye, «avec quoi, vieux salaud, lui dis-je, moi qui ai tant de belles idées à entretenir», et plus tard dans la rue la nuit d'hiver était belle, pleine d'étoiles, j'avais les larmes aux yeux, alors j'ai ôté mes chaussures, les ai enveloppées dans ma veste et les ai jetées du haut du pont, «cessez de me tourmenter, Nastassia Philippovna, lui ai-je dit, il est tard — vous devez rentrer chez vous...»




BIENFAISANCE NOCTURNE


Malgré ma méfiance ou plutôt mon intelligence, parfois je tombais dans le piège, surtout en cas de conspiration, si bien que ce jour-là je suis entré dans une boutique pour demander un manteau, mais le vendeur n'était pas malin, «vous devez le payer» disait-il, «mais où vivons-nous, ai-je dit, dans une ménagerie ?» et je m'apprêtais même à sévir, mais la nuit approchant je me suis dépêché de partir : c'était l'heure où l'on allume les lumières et moi j'avais tant de lampadaires toutes les nuits à nourrir de ma peur.



*



CHIFFONNIERS (811)


Je pense parfois aux chiffonniers, ils viennent toujours de très loin, de Carthage ou Saint-Petersbourg, portant le plus souvent des chapeaux disproportionnés à leurs morts, si bien qu'ils perdent peu à peu leurs souvenirs, sont serviles et tristes, Rimbaud d'un coup de ciseaux les tuerait volontiers — mais moi j'ai pitié d'eux, car dans leur barbe ils ont un peu de ce foin où j'ai péché tout jeune, ils ont deux coups de feu dans les yeux à cause de la surprise du jour, et des gargotes où ils mangent en silence des fumées montent en forme de gibet

où nous pendrons un jour tous les démagogues.




SIGNES DISTINCTIFS


Beaucoup se demanderont, bien sûr, pourquoi je parle si souvent de crimes — eh bien ils n'ont pas entendu le bruit ou ne se sont pas trouvés mal devant un salon de coiffure puis les années passent, au point que même la tante Korallìa ne t'a pas reconnue, «vous n'avez pas un grain de beauté sous le sein, tante Korallìa», lui dis-je, «alors tu me regardais me déshabiller, sale gamin ?», «forcément, ma tante, vous étiez si malheureuse»,

paroles obscures pour les autres — car il y a tout un mystère et le retardataire est seul à pouvoir le comprendre un jour.




MAISONS SUR DES RAILS


Malgré tout mon respect pour les fausses déclarations qui souvent m'ont sauvé la vie, je dois l'admettre : j'ai été un malade idéal, avec mes pièges bien tendus sous la chaise, seul un détail me gênait : mon chapeau ne se voyait pas dans le miroir, les oiseaux m'ayant oublié dans l'enfance et ensuite, le soir venu, tout est plus beau à la gare que dans la chambre, parce que d'abord tu es sans armes, tandis qu'en marchant sur les rails tu poursuis l'un de tes vieux rêves, ou te reviennent en mémoire les maisons où tu as vécu, où les femmes ne cessaient de coudre que pour pleurer.




CALME


Pas besoin d'imaginer, me disais-je, les journaux donnent tous les jours des nouvelles si captivantes — depuis je suis tranquille, je me lave les dents le soir et prends mon somnifère dans un peu de lait, prescription du médecin. Et le matin, frais et dispos, je plie mon drap,

comme après une exécution.




ANALOGIES


Parfois j'essaie de me rappeler les activités qui ont jalonné ma vie. Mais la plus notable est celle-ci : je prenais toujours soin le soir d'adoucir par des projets sournois mes instants les plus sombres.

Voilà pourquoi peut-être, me dis-je, les grands preneurs de villes portaient des chapeaux si bizarres.




APTE AU TRAVAIL


D'habitude on m'exécute chaque matin vers sept heures.

Puis je rentre chez moi, tandis qu'on porte mon cadavre au cimetière.

Plus tard on me convoque pour l'identification, «oui, c'est moi», leur dis-je.

Alors seulement ils me donnent les journaux à distribuer.




ERREURS GÉOGRAPHIQUES


Et j'aurais eu bien des choses à dire peut-être, si tant de mots ne m'avaient pas arrêté, et au café le soir, je me souviens, je les aurais même laissés me cracher dessus, du moment que le garçon ne le voyait pas — je porte d'habitude un large manteau pour les détails et c'est seulement quand il commence à pleuvoir qu'il se passe quelque chose réellement,

en deux mots c'était une affaire obscure : ils soutenaient que nous nous étions connus à Sébastopol, ville où je n'étais jamais allé, je vous assure — bien que j'y sois depuis des années enterré.




LA FIN DU VOYAGE


Et lorsque après des années je suis arrivé à la chambre, l'histoire était finie depuis longtemps, il ne restait que la pendule arrêtée, l'ange au plafond et quelques feuilles d'oubli sur le visage d'un enfant.




PROMENADE


Soir tranquille, odeur de jardins, étoiles — tu marches. Et cette femme aveugle, entrevue dans une chambre, avançait à tâtons

cherchant ton destin pour y entrer.




LE SOLEIL DE MINUIT


Mais quel rôle abominable on m'avait fait jouer, et moi pourquoi ai-je accepté, j'étais si bien à l'hôpital, car ce n'est pas sans mal qu'on sauve l'humanité, mais pour soi-même il en faut davantage, une malle par exemple, pleine d'objets précieux, ou un mépris soudain — comme le jour où cette femme est venue dans mon lit, si laide que je me suis mise à siffler, jusqu'au moment où, le mystère aidant, elle a ouvert les jambes avec si peu d'appât du gain que les veilleurs de nuit furent comblés de sommeil et les traînards de chansons allègres.




CHAMBRES À LOUER


Qui est-il donc, lui qui réclame sans cesse, et que nous reproche-t-il ? Nous avons vendu nos dernières guenilles, avons trempé dans des combines douteuses, nous nous sommes endettés — et quand parfois nous quittions un logement, il était déjà dans l'autre à nous attendre

et la logeuse en nous ouvrant la porte frissonnait, «mais que c'est froid, mon Dieu, une chambre vide», disait-elle sans se douter de rien.




INDISCRÉTIONS


En fait c'était un rêveur, un personnage d'origine douteuse — toujours sidéré comme une statue et fréquentant les mauvais lieux, bien qu'ignorant la géographie,

ne parlant aucune langue, sinon la vraie — comment vivait-il ? mystère, mais on le voyait souvent, quand se vidaient les places, ramasser ce qui restait,

comme par exemple une feuille tombée, un ticket, un vers d'Homère...




FRUGALITÉ


Au fil des ans je deviens de plus en plus concis, au point que pour finir un mot me suffira : «silence», comme dans les hôpitaux — ou «feu !»

comme tous mes matins.


(Manuel d'euthanasie)



*


Tàssos Livadìtis (1921-1988) est un être double. Il y eut d'abord un jeune homme engagé à gauche, qui le paya de trois ans de déportation pendant la Guerre civile, de 1948 à 1951, et dont les poèmes décrivent les luttes et les épreuves du militant ; puis, à partir des années 70, un homme désabusé, qui sans renier ses idéaux pratiqua une poésie plus solitaire, introspective et onirique — passant du rêve révolutionnaire au rêve tout court.

Si ma collection des Cahiers grecs n'avait été brutalement interrompue, ce second Livadìtis aurait figuré en bonne place aux côtés de ses contemporains Sakhtoùris, Karoùzos, Papadìtsas et Sinòpoulos. Vingt ans après sa mort sa poésie reste bien vivante, à preuve le nombre de jeunes poètes, parmi les douze présents sur ce site, qui le mentionnent parmi leurs influences majeures.

Je prévois de donner dans un an, sur publie.net, un large choix de ses poèmes. En attendant, volkovitch.com publiera chaque mois une poignée d'entre eux. D'autres sont disponibles dans l'anthologie Poésie/Gallimard.

Pour choisir dans cette œuvre abondante (réunie en Grèce dans trois gros volumes), j'ai fait confiance au poète Yòrgos Markòpoulos (auteur de Ne recouvre pas la rivière, aux Cahiers grecs/Desmos), qui vient de publier un livre sur Livadìtis. C'est Livadìtis II que nous présenterons ici, en suivant la chronologie, Markòpoulos n'ayant choisi, à titre indicatif, qu'un seul poème de Livadìtis I.



Tàssos Livadìtis
Tàssos Livadìtis en 1968.

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