Marìa Laïna



PAR COUPLES


L'ombre n'est pas lumière

mais elle en fait partie

de même la solitude

n'est pas l'amour

mais le regarde en face

les yeux grand ouverts


Les yeux grand ouverts

dans l'ombre l'amour

est à l'affût

de notre solitude.




DÉPLACEMENT


Si je veux jouir de grandes étendues

je recherche un espace inversé

devant on ne m'autorise qu'un instant à la fois.

Car tout commence par le son

d'un petit ressort

en toi

égaré

par le son d'une petite aiguille

qui crève la lumière

et te jette

vers l'autre face cachée.

Je suis donc l'exemple des kangourous

m'éloignant de mon point d'attache

en des sauts énormes

sans gravité.



Le nombril qui me fermait se déroule de mon ventre

aujourd'hui je vais naître de moi.


Ainsi j'amenuise mon cœur

le dos tourné aux descendants

je ris comme ils rient

jetant devant moi

une à une les peaux qu'à mon cœur j'enlève

avec ce geste-ci par dessus l'épaule

et je m'en vais

je m'en vais désarmée plus encore

en face vers l'autre côté de moi-même

avant de m'arrêter essoufflée enfin.

Un instant puis la ligne s'enroule à nouveau

des jeux des histoires des rêves


Des jeux des histoires des rêves

voix lente monotone

lente respiration

main légère au bout du fil

jeux avec le silence et soudain le son

multiple

te jette au bord de l'eau

et déchire ta peau piqueté

par des milliers d'yeux au-dedans

autrement tu oublies toujours quelque chose

au départ de la mer

oublie donc

ferme les yeux

tourne-toi




ACCOUPLEMENT


Quand nous connaîtrons

si nous avons la force

Tout ce que nous pouvons connaître

innocents

Approchant l'un puis l'autre

légers

Reconnaissant l'un dans l'autre

défaits

Ajoutant le suivant au précédent

Et au suivant le précédent

patients

Quand nous connaîtrons

si nous avons cette chance

Tout ce que nous ne pouvons pas connaître

d'autres sensations d'autres façons

Découpant le continu en commencements

le fil en souffles brefs

La tête à la place des pieds

enjambement inversé

Et les doigts qui ne comptent rien

innombrables touchers

Nous traverserons la lumière de la lune

méconnaissables pour nous-mêmes

Et nous oubliant l'un l'autre

forts et vides

En la semence blême nous plongerons.


(Changement de paysage)




SUICIDE


Elle a un peu tardé secouant de vieux habits passés par mille dangers.

L'heure basse et blanche. Elle voulait le trouver, cela se cachait

et toujours un peu plus elle oubliait tout dehors à la fenêtre. Les yeux les oreilles

bien fermés dedans. Les autres, corps nus, pétrifiés.

Sinon    Encore    Non    Voilà pourquoi elle laissait le geste suspendu.

Une folie chaude comme un arbre l'observait. Des murmures les yeux vides

ôtaient les bagues de ses doigts. Ses cheveux maintenant se parlent

comme des palmiers nains. Le bruit plié refroidit dans sa poitrine.

Derrière l'autre et l'autre. Avec douceur plus de douceur

que le mort tu t'es endormie. Une vraie fille et ne crains rien des heures.




IMPRÉVU


La musique est tombée du soir — un peu absente un peu précisément

dans la bouche. Alors que tu pensais t'enrouler dans des pauses rondes,

entre des choses troubles qui bourdonnent et des couleurs partout se répandent. Tout droit.

Tu ouvres un instant pour voir et arrogante une langue de vent

te prend sur son dos. Étincelant hors de ta pensée familière

tu te lèves derrière les montagnes. Tu n'es personne et quelqu'un

soudain ressent de la tristesse — un peu absente un peu précisément dans la bouche.




MIDI


Autour de l'instant où elle étend les yeux et veut ;

comme un jour d'été où tu n'attendais que l'instant ;

un instant rond que tu soulèves et regardes ; quand tu regardes,

de cet air qui inclut tous tes oublis, quand tu regardais ;

la porte oublié exprès, pour que tu souffres ; quand tu souffrais ;

non comme un corps mort qui a peur

ni comme un vivant qui ne sait pas.

Le noir de poix reçoit deux mouches dans le bourdonnement de l'amour ;

en riant. Autour de l'instant qui maintenant veut être et s'étend.




ACCIDENT


Tel un clapotis léger le corps est parti le reste

s'est pris dans un détail, y est resté ;

juste derrière la lumière de l'autre jour.

Dans sa bouche se déroule à grands bonds le temps.

Ouvrant les étuis des cellules, rien

qui ne soit amour, cuivre ou folie.

Un son plus pur à présent sort des feuillages.




UNE MORT EN FORÊT


Noir et obscur

cela tombait de haut

d'un grave et profond tambour.

Après les contractions du son

et le craquement profond du bois

venait fluide le bruit du temps.

Un sentiment étincelant facile

s'écoulait de sa bouche

en explosions menues discontinues.




CONTREPOINT


I

Quand tes vêtements se mouillent de folie

Marchant à mon côté

toi ou moi, dis-moi, qui était-ce

Quand aux racines de ton cerveau crie la catastrophe

et ce néant échelonné

est-il à toi ? à moi ?

Dis-moi

Quand le blanc s'allonge contre le rouge

est-ce mort ? ou reconquête ?



II

Elle ne s'y attendait pas mais sa bouche parlait

J'ai dit «Je m'en vais»

et quelqu'un m'a caressé la joue

Elle serait bientôt pleine de gouttes

J'étais autour de moi et l'espace continuait de s'ouvrir

Lentement l'eau la prenait murmurait dans ses yeux

Je me sentais indiciblement à l'aise

dans ce fauteuil chaud tranquille

Je parlais à un sentiment sorti des langes

Elle s'est abandonnée au vert de sa robe

enregistrant lui semblait-il

du nouveau.




INDIEN


Belle créature au corps fin

traces de pas du vent chaud

vaste forêt qui dort couchée

sur la poitrine de l'été.

La lumière respire

les rives sont plus fortes

le vent dans les hauteurs

dessine sa maison.




SANS POUVOIR


Je rêve à des rêves :

la bouche du monde ouverte tout entière

avale mon âme

le pollen de mes rêves monte

et la jouissance violemment

s'achève au fond du mouvement.


J'éventre des cadavres avec du soleil

et de l'enfer.

Je rêve à des rêves ;

les yeux de l'ennui aveuglés par des grains de folie.




RÊVE


Au mur un petit point rouge qui éclaire


La forme demeurant le paysage entier

a chuté dans un bleu sombre sans retour.

Le rose est concentré sur les bords.

Moi d'un côté ; ma terreur de l'autre.    Mon visage

monte illuminé.    lentement.    Comparable

à rien.



Et cela existe

englouti comme un sommeil de navire

dans une odeur d'yeux et d'haleine de noyé.

Pas une douleur

pas une feuille

ne dérange

la belle ordonnance du silence.




ABORDS


Et si tu mourais ce soir

ramant sans bruit to corps

dans la nuit fictive ?

Au même instant : une rangée de rosiers nains

anxieusement glissent

dans les salles blanches de ton cerveau.

D'autre part : des couleurs

écaillées de l'intérieur

symboles de rien.

Toujours plus profond tu exploses

dans le gémissant

déploiement

de l'incessant.

Tu veux te souvenir d'un mot

tu veux te souvenir

te souvenir




La mort est peut-être

une pomme

un petit pleur sans raison

un paon dans la chambre.

Mais pas cette mort

non pas elle.




ÉVENTUALITÉ


Plus rapide que la lumière le frais baiser du plaisir l'éventualité d'un mort.

Plus rouge et plus trouble. Avec un doux son ivre

inabouti. Plus arrogante et sans défense. Découpant le jour

en un constant délire et un néant lisse et nu.



Pas autrement que dans l'ivresse

voyage en nous

l'antérieur.

Seul

à distance des autres.

Quand le plus profond s'apaise jusqu'à la surface

toute lune

remplit son fruit.




AINSI


Juste devant moi

comme un grain plus tard la lumière

me traverse.

Il en sera ainsi ;

sans cesse

une entrée en moi-même.


(Signes de ponctuation)




D'ELLE


Dans tous ses actes elle se cherchait

nul ne doit lui faire confiance.



Au premier de ses souvenirs

c'était l'été ;

sans personne elle prenait

ce qu'elle voulait, rien d'autre.



Le lit qu'elle prépare est vide ;

elle étudie tranquille sa décision

dans la lumière.



Car ce soir

en calèche passant devant l'été

elle a ressenti le besoin d'oublier

que dans ses rêves elle était un arbre

parmi tant d'autres

plein de larmes

et voilà qu'elle revient.



Jadis avec une ombrelle rose

elle traversait murmure et silence



Elle a esquissé par sa voix un mensonge ;

Marìa dans le soleil tiède

sur des vases en émail

chuchotant.



Elle a utilisé sa journée simplement

sans qu'elle serve à rien



Grave elle tenait son corps

dans l'entrée, dans la rue

parmi d'autres.

Elle voyait des choses s'agrandir ;

une autre qui regarderait dehors ?


Là-dehors

en dehors de son visage blanc

prenant des forces elle ne s'est pas vue

devenir belle.



D'un instant à l'autre

elle tombait dehors elle aimait ça

mais cela ne l'intéressait plus même si

on la voyait encore nettement

répondre et venir.


Une autre qui regarderait dehors ?


(D'elle)




*


Marìa Laïna, née en 1947, fait partie de la fameuse «génération de 70» où l'on regroupe les poètes nés dans les années 40 ou 50, qui commencèrent à publier vers 1970. Ils n'avaient, à vrai dire, pas grand-chose d'autre en commun. Lorsqu'un ami poète et éditeur, Yves Bergeret, proposa en 1984 au débutant que j'étais de traduire de la poésie contemporaine pour ses Cahiers du Confluent, j'eus le temps de publier chez lui quatre d'entre eux : Christòphoros Liondàkis, Manòlis Pratikàkis, Jenny Mastoràki et Marìa Laïna. Un peu plus tard, dans le dossier consacré à la même génération par la revue Poésie 88, Laïna était encore présente, mais par la suite je ne l'ai pas incluse en 2000 dans l'anthologie de Poésie / Gallimard, et n'ai jamais repris nulle part ses poèmes traduits au Confluent, contrairement à ceux des autres poètes.

Pourquoi l'avoir oubliée ainsi ?

D'abord, elle-même tend à délaisser la poésie au profit du théâtre : un seul recueil entre 1985 et 2003 ; du coup j'ai perdu sa trace et n'ai pas lu ses deux dernières publications poétiques. Ensuite, je dois l'avouer — j'en suis conscient plus que jamais en la relisant, puis en corrigeant mon travail ancien, bien médiocre d'ailleurs —, la poésie de Laïna n'est pas de celles qui me parlent de la façon la plus directe.

J'ai tort. Il y a dans ces poèmes brefs et denses une exigence, une concentration, un dépouillement extrêmes. C'est une voix rudement originale qu'on entend là, loin des sentiers battus. Tendue, sèchement vibrante, la poésie laïnienne rappelle à certains commentateurs grecs l'univers de Samuel Beckett, et ma foi ils n'ont pas tort, mais il s'agit d'une parenté lointaine, pas d'une imitation.

Marìa Laïna a tout de même huit recueils à son actif, ce qui suffit amplement à constituer une œuvre : Âge adulte (1968), Par delà (1970), Changement de paysage (1972), Signes de ponctuation (1979), D'elle (1985), La peur en rose (1992), Ici (2003), Le jardin. Pas moi (2005).

Elle a également publié une dizaine de pièces et ses nombreuses traductions suscitent une admiration unanime.

Pas le temps pour l'instant, hélas, de me plonger dans les trois derniers recueils pour en traduire un échantillon. Le choix présent couvre la première partie de l'œuvre seulement. Les poèmes de D'elle ont été traduits en collaboration avec Noëlle Bertin, Jasmine Pipart et Stèphanos Ikonòmou il y a vingt-cinq ans, puis revus cette année par moi seul.


Marìa Laïna.
Marìa Laïna.

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