MOUSSON


La mousson cette nuit a bousillé la coque.

Un rameau, du papier, la plume dans ta main.

Quatre vents t'ont battu, tes habits sont en loques.

Je voulais te couvrir, tu bouges, pas moyen.


Ce corail est pour toi, cadeau du moussaillon.

Pourquoi griffer si fort la rambarde pourrie ?

Une invisible taie vient troubler ta vision ;

à tout ce bleu un gris de cendre se marie.


En attendant le jour, je t'en prie, reste là :

je trouverai du vert, et de rares nuances,

et te dirai le conte qu'un noir me souffla

lors de la nuit de l'incendie en Casamance.


Je n'ai pas oublié la chanson de Nankin,

ni le palmier de Paramé qui se lamente.

Déjà — me dit l'oiseau — tu sais tout par quelqu'un

d'autre, dont les récits plus que les miens t'enchantent.


C'est la peine qui parle ainsi, et la chaleur.

Têtue. Plume, papier, rameau... Tu les balances.

On n'est plus des enfants, on évite les pleurs.

Ah ! pouvoir — «non, Sindbad» — rejoindre mon enfance !


Aube, quel diable indien a souillé ton sourire ?

Le marin à la barre et le soutier au feu.

Nous qui avons pour peau la crasse du navire,

au port, encore un coup, nous gagnerons au jeu.


Océan Indien, 1951






FRESQUE


Fra Giovanni muet travaillait au pinceau.

Tu étais sur la toile un bel ange en prière.

Non loin, le serviteur, long comme un serpent d'eau,

broyait la couleur sainte en son mortier de pierre.


Où t'ont-ils relégué, orgue ? en quelle rotonde

sans prêtre ni encens, lieu vide, inoccupé ?

Loin du logis aimé, questionnant à la ronde,

perdu, la nuit tombant, tu entres sans frapper.


J'ai une toque, un pourpoint rouge, un long stylet,

un chrysobulle en main, de l'or dans l'escarcelle.

Sur le canal penchée, tu scrutes ses reflets,

renvoies ton serviteur, puis éteins les chandelles.


Que je suis laid. Pécheur d'une fresque anonyme.

J'ai perdu mon œil droit, crevé par un marteau,

Puis une oreille, et puis ma voix, malheur ultime,

en mer, au combat, bien trop tôt.


Et lui, beau comme toi, très grand, maledizione !

Sous sa bure se cache une cotte d'airain.

Il caresse tes mains, que tu lui abandonnes ;

la bure tombe enfin, la croix glisse, il t'étreint.



*



Nous t'avions débarquée du vaisseau de Thésée

à Naxos. Nue, ne te laissant que des haillons.

Comment te retrouver, dans les grottes cachée ?

La houle sans arrêt m'éloigne à gros bouillons.



*



Un troupeau d'éléphants, de singes, de chameaux

acheminaient ta dot sur sa longue galère.

Mais tout sombra, fille d'Ithaque, vers Samos ;

ton lit à peine fait, il fallut le défaire.


Sidney 1955






FEMME


À Andònis Moraïtis


Danse sur le requin, sur l'aileron qui brille.

Tire ta langue au vent et passe ton chemin.

Ailleurs on t'appelait Judith ; ici, Marie.

Murène et serpent d'eau se déchirent sans fin.


Jeune, j'étais pressé ; puis j'ai laissé courir.

C'est une cheminée sifflante qui me mène.

Ta main dans mes cheveux a pu me retenir

un court instant ; mais moi, j'entends d'autres sirènes.


La clepsydre est fêlée, le compas perd le nord.

Embarque, moussaillon, éloignons-nous des rives.

Quel enfant de salaud nous a jeté un sort ?

Des vieillards, des enfants, les rires qui nous suivent.


Peinte. Sous la lueur d'une rouge lanterne.

Destin, femme amphibie, algues et fleurs au cou.

Tu galopais jadis aux murs de la caverne

d'Altamira, sans selle et sans licou.


Une mouette en piqué vise l'œil du dauphin.

Que tu as l'air bizarre. Où m'as-tu vu? Limpide !

Je t'ai sautée, de dos, sur un beau sable fin,

le premier jour de l'érection des Pyramides.


La muraille de Chine avec toi j'ai connue.

Tu as vu les gens d'Ur le premier mât dresser.

Tu as sur le Granique, entre des épées nues,

dans les plaies d'Alexandre ton huile versé.


Du vert. Du bleu marin, du vermeil écumeux.

Nue. De l'or à la taille en guise de ceinture.

On voit sept équateurs qui divisent tes yeux

chez Giorgione, en peinture.


Au fleuve ai-je lancé des pierres ? Il me rejette.

Et toi, pourquoi m'éveilles-tu avant le jour ?

L'ultime nuit au port, bien fou qui s'y embête.

Pécheur qui ne jouit pas et se retient toujours.


Peinte. Sous la lueur d'un quinquet maladif.

Tu as soif d'or. Prends, fouille, compte, et sois prospère.

Des années j'attendrai auprès de toi, passif,

l'heure où tu deviendras pour moi Destin, Mort, Pierre.


Océan Indien, 1951





La suite du recueil se trouve dans
Nžkos Kavvadžas, Tous les poŤmes.
Pour se procurer cet ouvrage hors-commerce, ťcrire ŗ
michel.volkovitch@wanadoo.fr


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Traverso, ultime recueil, paru en 1975 juste avant la mort de Kavvadìas, est le prolongement du précédent, paru vingt-sept ans plus tôt. La brume qui entourait déjà le lecteur s'épaissit encore un peu, même si le soleil perce dans les trois derniers poèmes, dédiés au petit-neveu du poète, alors enfant.

Pour donner une idée de la petite cuisine du traducteur versifiant — permutations, suppressions, ajouts, modifications —, voici le mot-à-mot d'une strophe, la deuxième de «Guevara» :


«En foule la fourmi blanche, en nuage le criquet noir.

Tout comme les femmes du Magne pleurent les morts les Chiliennes.

Il s'est enfui l'ami, le frère. Où m'as-tu vu et où t'ai-je vu ?

Le Sfakiote surveille l'aire de battage et Arida la corrida.»


L'habitant de Sfakia, qui n'évoque rien pour nous, a été remplacé par le Crétois dont il est l'archétype, brave et ombrageux. Je regrette en revanche d'avoir dû évacuer, faute de place, le flamboyant effet final : ce double -rida remplacé par un simple -ar (Arida-arènes), eh oui, c'est bien maigre. Alors, pour se racheter, on tâche d'en rajouter discrètement ailleurs. Comme à la fin de «Cocos Islands», où pour rendre le «avec des milles fatigués» de l'original, les hasards de la langue m'ont fourni ce «vers d'autres lassitudes» qui ajoute un petit miroitement verbal (le clin d'œil à «d'autres latitudes»), sans pour autant trahir l'esprit du poème.

J'ai toujours le trac avant de traduire des vers ; une fois jeté à l'eau, je ne veux plus en sortir. Je me souviens d'une journée d'août à Athènes, amis absents, chaleur de four malgré les volets clos, où de l'aube à la nuit j'ai sué sur «Fata Morgana». Les treize strophes en un jour. (Il me faut à peu près une heure pour en faire tenir une sur ses pieds.) Le soir, au restaurant Eden, j'étais dans un état second, et toute la nuit, dans mon sommeil, je rimaillais encore.

Mais qu'on n'aille pas croire que la traduction se limite à la fréquentation des sirènes de papier. Les heures passées entre les livres sont les plus douces, les plus faciles, mais le traducteur doit aussi affronter des monstres bien réels, et cruels. À commencer par cette race maudite : les Héritiers. Que de temps perdu en lettres, rencontres (ou tentatives de) pour amadouer ceux qui trop souvent n'ont qu'un désir inconscient : tuer le cher disparu une seconde fois. C'est ainsi que la nièce de feu tonton Nìkos m'a fait lanterner pendant des années avant de me répondre niet, sans explication, par l'intermédiaire de son avocat. Situation cocasse : je cherchais désespérément des éditeurs pour mes autres poètes, pas l'ombre d'un ; j'en trouve un par miracle, pour le seul Kavvadìas (les éditions Climats, qui ont fait connaître Le quart), et voilà que ça bloque pour cause de nièce indigne.

Le jour où mes trois barcasses ont appareillé enfin en douce, bourrées de leur contrebande — c'était il y a cinq ans, dans une nouvelle série de mes Cahiers grecs, hors commerce —, le plaisir de baiser les gabelous s'est doublé d'un soulagement immense : j'avais attendu ce moment douze ans !

Je dédie cette première intégrale française des poèmes de Kavvadìas à Jean-Yves Masson, poète et traducteur bien connu, dont les encouragements ont été précieux entre tous. Je la dédie aussi à Theano Souna, que le poète a beaucoup aimée.


Ta dot. Allusion à l'histoire vraie d'une fille d'Ithaque, dont la dot fut perdue en mer, ce qui l'empêcha de se marier.


Céphalonienne. La mère du poète.

Notre benjamin. Un frère du poète, marin lui aussi, mourut en mer dans les eaux japonaises et fut enterré là-bas.


Cyrenia. Ce bateau emmenait vers l'Australie deux cents réfugiés, dont de nombreux juifs.


L'enfant de sorcière. Alexandre le Grand.


L'ami, le frère. Fidel Castro.


Fata Morgana. La très belle fée Morgane, dont l'apparition annonce un malheur. Nom donné à un mirage en mer.


Allodetta. Alouette.


Pythéas. Astronome et géographe grec du -IVe siècle, grand navigateur.

Le fils de Dorothée. Le poète.


Deux filles. Des jeunes filles au pair françaises avaient pris soin du jeune Phìlippos, neveu du poète et dédicataire des trois derniers poèmes.



Illustration de Yànnis Mòralis
Frontispice de l'édition grecque.


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