BRUME


À Elèni Khalkoùssi


La brume tombe avec le soir.

Le bateau phare est hors de vue.

Sans m'avertir tu es venue

à la timonerie me voir.


Vêtue tout en blanc, tu ruisselles.

Je tresse en corde ta toison.

Dunedin. En cette saison,

la pluie sans cesse vous harcèle.


Le soutier, entre deux rasades,

nous surveille, l'air pas content.

Ne regarde pas par gros temps

les antennes : ça rend malade.


Le bosco maudit le brouillard,

on est encor loin de Manille.

Mieux vaut que peur et long cafard

le périscope et la torpille.


Va-t-en ! La mer est trop humide

pour toi. Tu n'as pas pu me voir :

je me suis noyé, hier au soir,

à mille milles des Hébrides.




KURO SIWO


À Yòrgos Papas


Première traversée, un cargo pour la Chine.

Pénibles quarts, mauvais sommeil et malaria.

Etranges phares, entre Bombay et Batavia :

c'est au dernier moment, dit-on, qu'on les devine.


Longtemps après le Pont d'Adam et Calcutta,

tu as chargé des sacs de soja plein les cales,

en trimbalant aussi à toutes les escales

ces mots qu'en Grèce à ton oreille on chuchota.


Le goudron douloureux sous les ongles se colle.

Sur toi, d'autres odeurs incrustées par les ans.

Et cette voix perdue qui siffle en toi, disant,

"Chéri, c'est le bateau qui tourne, ou la boussole ?"


Brève accalmie. Bientôt le temps s'est détraqué.

Tu as fini ton quart, mais un chagrin tenace

te suit. Ce soir, mes perroquets ont bu la tasse,

de même que mon singe à grand-peine éduqué.


La tôle du bateau !... La tôle efface tout.

Le Kuro-Siwo sombre autour de nous se noue.

Et toi, baissant les yeux — car la mer est partout —,

tu vois de quart en quart la boussole qui joue.




MAL DE TERRE


À Nìkos Toutoudzàkis


Ivre de gin, le bosco sur son corps

serre une caravelle et deux métisses.

Les Symplégades chaque nuit se hissent

dans tous les bars et les bordels du port.


L'épais brouillard s'étend jusqu'à Boulogne.

Londres, West End, Thames Street et double Eros.

Oublie les vents argentins Pamperos,

et les rouleaux du golfe de Gascogne.


Le ciel, tout près, plein d'étoiles scintille,

mais il n'est pas semblable, hélas, au tien.

Que fait ce fichu loch ? Il ne fait rien.

Elle a sommeil, à Kos, la jeune fille.


L'accablement des marins est immense,

l'un de tes yeux baisse et bientôt s'endort,

mais le droit veille et se rappelle encor

ce phare odieux qui restait à distance.


À son réveil le bosco injurie

son flacon vide et la métisse en pleurs.

À des milliers de milles, en profondeur,

le requin qui attend baille et s'ennuie.





La suite du recueil se trouve dans
Nžkos Kavvadžas, Tous les poŤmes.
Pour se procurer cet ouvrage hors-commerce, ťcrire ŗ
michel.volkovitch@wanadoo.fr


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Nìkos Kavvadìas

Nìkos Kavvadìas



De Marabout à Brume, dix-huit ans ont passé. Le décor est le même, et pourtant, quel changement ! La vie et ses épreuves, la guerre aussi, ont marqué le poète. L'amertume s'approfondit ; des préoccupations politiques apparaissent par éclairs — Kavvadìas avait le cœur à gauche. Mais surtout, la parole se fait plus dense, elliptique, parfois opaque, pleine d'allusions obscures ; la continuité narrative éclate, on change à tout moment de lieu, d'époque, dans une dérive continuelle. Il n'y a plus, comme dans Marabout, de personnages bien typés, longuement décrits, mais des silhouettes fugitives ; on se perd dans les «je», les «tu», les «il» ; qui parle ? à qui parle-t-on ? «Tu», c'est tantôt le poète lui-même, tantôt la Femme — non plus un ange ou une putain, comme dans Marabout où les rôles sont nettement distribués, mais une figure mystérieuse, insaisissable qui est tout ensemble, qui dispense à la fois bonheur et chagrin — et c'est peut-être aussi la mer elle-même... Chez Kavvadìas, plus on avance, plus on s'égare.

Et puis le vers est toujours là. Ce qui n'avait rien d'inhabituel dans les années 30 devient carrément exceptionnel après-guerre, à l'époque du vers libre hégémonique. Nouvelle énigme : le poète fait-il preuve ici d'un conservatisme prudent, voyant dans cette forme stricte un garde-fou, une digue face à l'éparpillement du contenu ? Ou au contraire, a-t-il choisi l'anachronisme pour son côté subversif ? Sortir en douce le vers ancien de son radoub, emmener ce vaisseau fantôme dans ce qui pouvait être une ultime virée, n'y avait-il pas là un acte de piraterie poétique ?

Le vers, ici, porte l'ambiguïté à son comble. La solennité de ces rythmes, ce rimes éclatantes, c'est peut-être un hommage ronronnant de plaisir à la tradition — ou peut-être un jeu moqueur. Ce décalage incongru entre enveloppe et contenu, il amuse — il inquiète aussi. Entre émotion et dérision, le poète nous mène plus que jamais en bateau.

Kavvadìas lui-même détestait gloser sur ses poèmes et les a fait paraître sans notes. Après avoir lu la très riche thèse de Michelle Barbe sur Kavvadìas, l'introduction de Gail Holst à sa propre traduction anglaise des poèmes et le Glossaire pour l'œuvre de Nìkos Kavvadìas de Yòrgos Tràpalis (plus de 400 mots, 300 noms de lieux, en grec), j'ai tendance à croire que le poète avait tort. D'accord, c'est beau, tous ces termes nautiques incompréhensibles (j'ai un peu allégé sur ce point, je l'avoue), ces allusions sibyllines — beau comme la messe en latin. Mais quelques coups de projecteur risquent-ils de faire s'évanouir la poésie ? D'autant que le lecteur étranger, plus encore que l'autochtone, a besoin qu'on l'aide à surnager. D'où les quelques bouées ci-dessous. J'en aurais mis davantage si cet aspect-là du boulot ne m'ennuyait abyssalement.

Brume, sur le plan technique, m'a posé le problème du décasyllabe, choisi comme équivalent aux neuf syllabes grecques. Plus le vers est court, plus le travail est ardu. L'alexandrin se prête à deux grands types de coupe : 6+6 et 4+4+4 ; le décasyllabe français classique, lui, a une seule cadence : 4+6. Un petit 6+4 de temps à autre pour aérer le rythme, je n'étais pas contre, à condition de ne pas en aligner deux de suite. Là encore, j'ai dû en rabattre. Mais j'ai farouchement résisté, alleluia, à la tentation du 5+5, rarissime en français, qui se mélange très mal aux rythmes pairs : l'employer, c'eût été, dans tous les sens du terme, un impair.



Kuro Siwo. Courant chaud longeant les côtes du Japon.

Double Eros. Allusion à la théorie de l'amour exposée dans le Banquet de Platon.

Armide. Sorcière alliée des Sarrasins dans la Jérusalem délivrée du Tasse.

Traverso. Ordre d'aller contre le vent ou le courant. Terme nautique emprunté à l'italien, qui servira de titre au troisième recueil.

Kaissariani. Banlieue populaire d'Athènes, foyer de résistance pendant la deuxième guerre mondiale, acquise à la gauche pendant la Guerre civile. De nombreux résistants et militants de gauche furent fusillés dans son cimetière.

Dìstomo. Autre centre de résistance.

Aretsou, Dépôt. Lieux-dits dans la banlieue de Thessalonique.

Komboloï. Bidule en forme de chapelet assidûment tripoté par certains mâles grecs.


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