Cet arbre qui pleurait


Le jour où ma mère est partie, mon père a jeté ses vêtements et s'est habillé en arbre. En chêne peut-être — ou quelque chose du même genre : un grand arbre avec un trou noir sur le tronc, des branches longues comme des doigts raidis avant qu'on ferme le poing, et des feuilles vertes, rougeâtres, dorées.

Plus tard le même jour, une voisine m'a téléphoné pour me dire que ma mère était partie et que mon père, habillé en arbre, se trouvait maintenant dans un champ près de sa maison.

— Il fait un froid terrible, m'a-t-elle dit. Il ne tiendra pas jusqu'au matin tout seul là-haut.

— Où est ma mère ? ai-je demandé, mais elle avait déjà raccroché.

Le champ était grand et nu — un seul arbre là-bas, mon père. En sortant de la voiture, j'ai vu ses feuilles trembler, mais sans pouvoir dire avec certitude si c'était dû seulement au vent glacé descendu des montagnes ou si mon père frissonnait.

Je me suis planté devant lui. Il m'a regardé, ses yeux grands et noirs comme le large trou dans le tronc, d'où sortait sa tête. Il était tout blême, avec deux taches très rouges sur les joues, comme si tout le sang s'était concentré là.

— On y va, ai-je dit.

Il a hoché la tête et ses feuilles ont murmuré un soupir.

— Non.

— On y va, ai-je dit.

— Non.

— Okay. Soit je te brûle, soit je te coupe. Choisis.

— Non. Choisis, toi.

Dans la pénombre du crépuscule j'ai vu des larmes dans ses yeux, mais là encore, c'était peut-être dû au vent glacé descendu des montagnes, je ne sais pas.

— On peut faire autrement, a-t-il dit. Tu le sais qu'on peut faire autrement, non ?

— Tu es fou, ai-je dit. Tu es plus fou que ce que tu crois que je crois que tu es.

— Une dernière fois, a-t-il dit — et soudain cet arbre qui pleurait est devenu un arbre qui souriait. Une dernière fois. Je t'en prie.

Un rameau s'est abaissé de là-haut pour me donner une caresse en bois, noueuse. Les feuilles ont murmuré de nouveau, douloureusement.

— Estime-toi heureux que je sois venu sans hache, lui ai-je dit. Et sans tronçonneuse. Et sans bidon d'essence.

— Merci, a-t-il dit.

Je suis retourné à la voiture et j'ai sorti du coffre le costume. Le bec était tordu, les plumes commençaient à tomber. J'ai dû me déshabiller entièrement pour y entrer, mais il était aussi chaud que dans mon souvenir — une chaleur inespérée.

Je me suis avancé les ailes ouvertes pour garder l'équilibre sur le sol plein de mottes. Quand j'ai été tout près, il a baissé deux grosses branches, je suis grimpé dessus, puis il m'a hissé — avec des gestes lents, prudents il m'a hissé haut, très haut, entre les feuilles qui tremblaient, qui murmuraient, feuilles rougeâtres, vertes, dorées, qui me caressaient, entre les branches qui m'embrassaient comme des bras.

Je me suis niché sur la plus grosse branche, j'ai lissé du bec mon duvet froissé, mes ailes déplumées.

— Mon père habillé en arbre, ai-je dit.

— Mon fils habillé en cigogne, a-t-il dit, et alors les branches ont plié, m'ont enveloppé, réunies, comme un nid.

La nuit tombait. Le vent maintenant soufflait avec douceur et quand j'ai levé mes yeux de cigogne j'ai vu les étoiles trembloter entre les feuilles et j'ai senti un instant le cœur de l'arbre — de cet arbre qui était mon père — battre sous mon plumage de cigogne, dans mon cœur de cigogne au plus profond.




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Chrìstos Ikonòmou, dont les deux livres parus aux éditions Quidam, Ça va aller, tu vas voir et Le salut viendra de la mer, se vendent bien, et qui vient de recevoir à Lyon le Prix littéraire des jeunes européens, a eu la gentillesse d'écrire la nouvelle ci-dessus à la suite d'une commande. En ce début de juillet 2018, elle est encore inédite en français, mais aussi en grec.


Chrìstos Ikonòmou
Chrìstos Ikonòmou

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