Elèni TZATZIMÀKI


À qui appartient une histoire ? (synthèse de questions)


Aime l'être humain car il est toi-même

Nìkos Kazantzàkis


Il faisait nuit quand tu demandais :


À qui appartient une histoire ?

À l'amour ou à la mort ?


Je te répondais vite fait

Ignorant la réponse.


Tu as redemandé plus tard, plus clairement :


À qui appartient une histoire quand elle cesse de m'appartenir ?


J'ai fait comme si je n'entendais pas.


J'ai continué de frotter le sol plein de taches de pas.

Des pas dans la maison partout

De divers passants, vivants ou non.


De tous ceux qui marchent dans mon espace


Tout commence par une idée et par une idée s'achève,


Et


Nous recherchons la mythologie de l'amour et non l'amour lui-même,


voilà ce que je pensais répondre, mais il se faisait tard.


(Ma réponse d'ailleurs n'avait pas de sens, n'étant pas une réponse.)


Camilo, Mihaìlos, l'evzone Koukìdis, S. Pètroulas *

Roméo, Juliette, Erotòcritos, Aretoùsa et nombre d'autres oubliés,


pour la grandeur et la beauté bouleversantes *


de la vie,


ont choisi la mort.


Pour la vie et ses mille visages

Pour la vie elle-même, enfin.


Sinon, ils auraient pu voir enfants et petits-enfants, promenades et dîners en bord de mer, nuits dans les bras de l'autre, un petit boulot comme gagne-pain et des discours sans fin sur les lendemains qu'on inventait pour eux, sans eux.


Leur passion a tracé la route vers la vie, telle qu'ils la voulaient, tout entière.


...............................


Joyce : To live, to err, to fall, to triumph, to recreate life out of life

Dans ma rétrospective de ce que j'ai appris par cœur au début de l'âge des lectures,

Je me dis que cela rejoint ceci, de Sefèris :


quelle

étrange

vigueur

on

acquiert

en

parlant

avec

les

morts

Quand

ne

suffisent

plus

les

vivants qui nous restent *


(Avant que je parle, tu vois, d'autres parlent à ma place encore.)


Je peux seulement te dire que je suis très amoureuse du vrai et du beau,

Et me souvenant sans cesse de mon identité,

Je continue d'écrire et de chanter libre de toute réponse rhétorique.


Perds

Cherche

Trouve

Tombe

et

Relève-toi


Mais continue.


Quelque chose alors t'appartiendra.






Quatre +


Les enfants courent entre les obstacles.

Ils comptent une à une les lumières qui s'éteignent.

Ils visent les oiseaux sur les câbles électriques.


Les enfants courent entre les obstacles posés par les adultes.

Ils comptent une à une les lumières qui s'éteignent et les obstacles qu'ils peuvent franchir.

Ils visent les oiseaux sur les câbles électriques, avant qu'ils meurent.


Les enfants ont couru entre les obstacles posés par les adultes.

Ils ont compté les lumières avant qu'elles s'éteignent et les obstacles qu'ils pourraient franchir.

Ils ont visé les oiseaux électriques au moment où les câbles mouraient dans un balancement lent



Nous ne cesserons pas de jouer, Netanyahou


(Plus on grandit, plus on devient dur.

Plus on devient dur, plus on grandit ?)






L'exil intérieur


Je suis tout. Mon ignorance et mon savoir. Mon ratage volontaire. La douleur présomptueuse, non invitée. Ma joie en suspens. Ma joie lasse. L'oscillation du cerveau et le cœur grand ouvert au ciel et au rêve. Par la justesse de l'envol je détermine la fatalité de la chute. Je règle la hauteur du regard sur la profondeur de la voix, préparant l'alignement sur les humains. J'exploite avidement leurs passions en moi. La dette envers demain, je m'en obsède. Puis je règle la dette envers Chaque fois. Ce que je dois à Toujours m'angoisse. Je localise le centre de l'amour et affronte des passions malades en tous genres, incompréhensibles : c'est leur vérité que je soutiens. Je compte ainsi les premiers pas vers la mort, camarades. Avant que je m'en aille, j'aurai refusé l'humanité secondaire — nous les humains sommes le levier de la destinée. Et l'amour de la vie notre corde au cou perpétuelle. Et la vie passée, un sac en plastique sur l'échine de la mer, vaguement vue depuis la côte. Savez-vous, camarades, que vous faites vibrer la matrice de l'histoire ? Que vous repeignez la couleur de l'eau ? Que vous retrouvez les eaux inexplorées ? Et tous ensemble vous portez l'enfant à naître dans mon œillet rouge. Et j'ai sans cesse la main tendue, que me ressuscite lentement votre chaleur, attendant toute nue le lever du jour. Et il se lève. Et je me lève.


Voilà pourquoi je n'ai jamais refusé la vérité — je savais qu'elle viendrait me trouver.






Réponse à une question (1)


J'aurais pu t'aimer

Si je n'étais pas amoureuse déjà de toi.

Je ne peux pas maintenant t'aimer pour toi

Ni supporter le juste partage

Entre le moi

Et la vie et ta vie

Sans inclure violemment la mienne. J'embrasse

Avec une joie méchante ce qui,

Te rapetissant,

Bientôt t'entraînera en moi plus profondément

M'éloignant plus encore de ton amour,

Pour que je le cannibalise tranquille, heureusement,


À bonne distance,


Au fin fond de l'enfer.






Nocturne


C'est la nuit qui impose l'aurore

avec son insupportable utopie Jugeant

d'une voix enrouée, citant

à comparaître en de parfaites anthologies, les yeux rouges

les draps défaits, et avec un semblant de café, tu dois

prendre une décision pour tout. On t'a dit qu'elle accouche

ce soir.

Et tu ne peux pas empêcher

La sage-femme tristesse

Et son amant boucher

De nouer le cordon de l'embryon tant bien que mal Avant que soit notée l'heure de la mort : l'aurore.






Réponse à une question (2)


Même si m'entraîne toujours le paysage impénétrable

Celui que je n'ai encore ni parcouru ni vu, C'est un mystère,

mais je crois le connaître d'avance

Avant même qu'il existe dans les bornes de mon expérience.


Arrivée à deux dizaines plus une moins quelque chose

Avant de diviser encore la mesure de mon temps,

je demande la prolongation de l'examen du rêve.


Car je veux l'étudier du début

Attentivement,

Qu'il ne perde jamais son être fondamental :

d'ennemi de la réalité.

Puisque dorénavant, je le sais bien,

Parler de rêves c'est dessiner un douloureux avenir c'est être

poursuivi pour finir pour inadaptation.


Mais j'insisterai plutôt sur les vents.

Car le rêve, c'est quoi ?

La vie à température extrême.






Toi aussi


...

et

toi

qu'a construit la mémoire du lieu

je te jetterai

dans le seau du temps cireur de chaussures

pour que tu écumes

avant de faire briller

ce qui s'offrait terne.


Je fais appel du sommeil de repos.



...

et

vous

aux doigts collés dans la main

je vous mettrai des gants pour aveugles

pour que vous touchiez enfin

ma vision.


Je fais appel du son des couleurs.



...

et

moi

je m'imputerai

à l'ombre de la luciole

pour m'envoler enfin

au souffle de la cendre.


Je fais appel du vers des merveilles.






Appel


Tu voulais

Que le papillon se brûle dans le feu

Mais comment un si petit contact

Peut-il s'avérer funeste

Pour le plus beau des volatiles ?


Tu savais

Les paroles que les grands apprennent aux petits

En craignant d'avouer

Qu'eux-mêmes jamais ne les ont apprises.



Tu as pris la décision

De t'éloigner du parcours circulaire qui s'était fait à toi

— comme tu t'étais fait à lui —

Mais sans demander au vertige


Il ne t'est même pas passé par la tête

Que l'innocence et la souffrance

Ne tracent pas un chemin dans la lumière

Mais

un escalier dans la nuit


Quelle perplexité quand tu t'es demandé

ce qui allait se passer entre toi et le communiant interdit

Mais puisque tu le savais :

Ce qui remue meurt à petit feu

sur le chantier des humains


Tu as commandé

Deux verres de vin (blanc sec — ton préféré)

À la serveuse aux sourcils relevés

Et elle t'a paru surprise

Par ta demande excessive.


Comment pouvait-elle supporter l'amour non consommé ?






Chut...


Chaque soir les corps

laissés grand ouverts

au bord de la nuit

respirent.

Sous la lumière des mains

et le doux chuchotement de la chair,

injustement chargé

de rêves en berne

le désir claque

dans le froid.

Par le baiser

on a forcé les lèvres

Par le silence

on a forcé le baiser

à ne pas être.






Mers


Obstinément

La fenêtre

Cherche le soir

pour nous trouver


nous avons résisté

bien que muets de lumière

depuis tant d'années.


Fenêtre pleine de mers

De mers qui n'ont pas retenu les yeux

Mers non dites


Mais toi qui pleures

Qui pleures

Pour que l'inondation soit belle






* Camilo, Mihaìlos, l'evzone Koukìdis, S. Pètroulas : ils ont donné leur vie pour leur idéal, mais sont restés méconnus.


* Phrase attribuée au grand résistant de gauche Nìkos Beloyànnis


* Vers de Yòrgos Sefèris.




*


Née en 1986, toute jeune encore, Elèni Tzatzimàki a plusieurs vies. Tout en poursuivant une brillante carrière de chanteuse, elle achève des études de lettres par une thèse de doctorat tout en écrivant dans des revues, ce qui ne l'empêche pas de s'adonner intensément à la poésie.

Ses trois recueils : La magie de l'élévation (2009), Après la majorité (2012) et À qui appartient une histoire ? (2015) ne pouvaient qu'être remarqués : ils manifestent une exubérance juvénile mais déjà maîtrisée, un élan, une énergie saisissants. Dans ces poèmes, on va et vient entre le moi et le monde, le second intime comme le premier, le premier immense comme le second ; la langue, tantôt éclatée, tantôt ramassée, martelée, ne cesse de faire entendre l'oscillation entre les deux. Face à Moi il y a Toi bien sûr, l'amour ici n'est jamais loin, les sentiments s'entrechoquent en même temps que les mots, si bien que cette poésie entre monologue et dialogue ne nous laisse jamais en repos, mais nous maintient en suspens dans «la vie à température extrême».



Elèni Tzatzimàki
Elèni Tzatzimàki

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