Pavlìna PAMBOÙDI



SAMEDI 10

SAINTS MINAS ET HERMOGÈNE


(le rêve)


(Les miens couchés dos sur la tombe

Leurs témoins à la main.

Sans destinataire, tous, fermés.

Le dernier me saluait depuis le sous-espace

Signal numérique

Insistant,

Toujours plus lointain, plus intense.


Eh bien, me suis-je souvenue,

Dieu était lui aussi l'un de mes morts.


Alors, est apparue sur la carte un point noir

Poème éphémère,

Troublant à nouveau, contrée infinie,

Silence, l'icône de la Vierge.


Et j'ai vu le fils que je n'ai pas

Et le père que j'ai eu jouant joyeusement.

Les petites mains-jamais dans les grandes mains-jadis.

Tous deux courant sans jambes.

Rires sans matière.

Le non-corps échappant au corps qui fut.

Et le vent qui tourbillonne en phonèmes

Et le sable qui se plisse en pensées.


Puis, tel un ballon,

La planète qui éclate et disparaît

Dans le trou noir.)



(L'interprétation)


Il est tard, a dit le Garde,

Les douze coups ont sonné

Tant d'années plus tôt.

Tu es enfermé du dehors

Et du dedans.

Tu ne peux t'évader que par en bas.

Tes bagages

Ont déjà voyagé

Tout seuls,

Très loin.


Eux aussi, désormais, perdus.



(Le commentaire)


Je m'évade vers le haut, têtue.

Avec d'autres bagages, d'oiseaux.

Moi je le peux, car

Très nettement

Je me souviens de ma provenance.

Moi

J'ai eu pour nourrice un nuage.

J'ai entendu les contes

D'une grand-mère clair d'étoiles

Le vent m'a protégée.

La fumée me donne encore des leçons.


(Le journal du temps double)






VERT


J'ai les yeux verts, le droit de diriger

Comme les herbes sauvages

Les travaux des cités, la solitude

Des tombeaux.

Le droit d'effacer l'Histoire

Comme le plus jeune frère,

Qui descendit dans le puits

Et ressortit dans le ciel.

Le droit d'épeler feuilles et épines

Comme un feuillage persistant

Dans les poumons des parcs

Et le déchaînement du vallon.


Mon arrogance est celle du vert

Et j'ai le droit,

Imposant le silence au désert,

D'être à l'écoute

De mon désir d'exister, qui se ramifie,

Profondément, fissurant

Mon désir le plus fort, celui qu'existe

Le monde.






CARTE POSTALE 1


Je vais bien. En mission d'avance perdue. Je continue d'envoyer ces cartes laconiques. Les paysages, vous les avez sûrement déjà vus ailleurs. Dans un autre agencement. Ils ne précisent pas ma position. Ils ne signifient rien. Sans cesse plus abstraits. Jusqu'à ce que s'interrompe cette communication douteuse, rudimentaire.


Pourtant, je pousse encore pour survivre tandis

Qu'entre paysage et post-scriptum

Le vrai temps souffle

Et s'éteint.






CARTE POSTALE 2


Réfugié du mercredi au jeudi. Je n'apprendrai jamais rien. Et pourtant. Quelqu'un, plus terrifié, je le sais, sans arrêt, cache des marques et des demi-messages. Sans espoir. Tandis qu'on l'emmène mourir. Ou bien, naître.


Pour de vrai parfois la nuit tombe.

Le noir s'étend dans les veines. Alors,

Un instant, de battement en battement

S'écrivent et s'effacent

Des vers anciens ternis

Sans raison, sans paroles

Comme une musique dans le miroir, comme

Des parents éplorés.






L'ARTISAN


L'artisan, exilé sur les sables du temps, entre passé et futur, est torturé par sa nature double. C'est un être doté d'un honneur d'homme et d'un devoir de dieu. D'un désir de cartouche et d'une mémoire de gibier. Sur un chemin d'ange et dans un logis d'araignée. Dans une faute de falaise et un remords de mer. Pour une gloire de potentat et des profits de vermisseau. Pour une vie de vent et une mort de feu.


L'artisan vit comme on purge une peine. Enfermé dans le blanc terrifiant hors du spectre. Autour de lui surtout des murs. Bien plus nombreux que ceux fixant l'espace. Prévoyant des dimensions inconnues.


Une projection court sur les murs à toute allure. Images incompréhensibles en succession incessante. Événements et variantes infinies, universelles et dérisoires.

Tout en même temps, tout faisant sens, convergeant.


À gauche, une table. Dessus, des papiers fertiles, où le ruminant d'autrefois broute sans le savoir le néant.

Sous la table, un autre fantôme. Le chien de garde du néant gronde contre jamais.

Vigilant, observant de ses mille yeux des morts.


Devant, une chaise en bois. L'artisan l'endosse comme un membre de plus pour s'appuyer. Tandis que son esprit dans des tourbillons de divin, sur des milles, sans rythme, traverse le vertigineux désert de cendre humaine.


À droite, rendant le vide plus dense, une tempête arrêtée. Invisible la troisième des Moires est au travail.

L'Œuvre n'est encore visible que dans la ponctuation. Surtout les pauses et les ténèbres. Sa taille véritable, au-delà de cette vie.

Bientôt, elle sera donnée à l'artisan.


La sortie est dans le fond. Instable, penchant de façon anormale vers le ciel. Toute en grincements, souffles et cris. Dans les fumées. Fausse dans sa forme et vibrant. Fermée à double et triple tour par des énigmes enfantines. S'ouvrant seulement vers l'intérieur.


(Objets précieux)






POÈME


Conception de l'inconcevable, vaine


Avec l'appel

Sauvage de l'autre chasseur dans les entrailles,

Appât, faim, gibier

Et moi piège


Que vois-je maintenant, par quoi regardé,

Par quoi possédé, contre quoi luttant ?


Conception de l'inconcevable, vaine :

Poème






LE POÈME


Dans le rêve reviennent des paysages

De la planète primitive

Où s'entasse la population des invisibles


Nuages tournant en sens contraire du dôme,

Pourchassés à la vitesse de la lumière,

Tourbillon d'oiseaux apeurés levant

Des souvenirs

De mon genre à moi

D'humain ailé


Oiseau chanteur de l'éther d'en bas,

Harpie, erinye, griffon, phénix à deux têtes,

Passereau malhabile,

Une miette d'infini dans le bec

Dehors et dedans

Gribouillis d'oiseaux

Je gratte

De biais sur la coquille

Je frappe

Je frappe


Pour que se brise

Mon œuf

Avec le poussin mort-né des mots






L'ŒUVRE


La scène change encore change sans arrêt


Une tristesse

Efface les humains

Les bêtes une honte


Une peur

Cause l'avortement de la ville


Un océan d'oubli

Bouillonne aux pieds de montagnes futures.


L'œuvre, immensité, sable.

Et en sable à la fin mesurée.






L'ANCIENNE BARRIÈRE


Voici le muret et son petit serpent


Limite

Qui est dedans qui dehors


Pierres lourdes

Tomes entassés


Grammaire

De langues mortes


Pour disciples défunts






LE FIGUIER


Salle à manger le jour

Joyeuse, pour les oiseaux

Lourd meuble de jardin

Figuier


Herbes alentour

Tapis qui sans contrôle se déroule


Fruitiers jeunes

Et vieux, arbres

Gardiens précieux,

Fantômes d'arbres abattus


Ombres

Essaim d'étoiles

Bourdonnant


Toutes

Avec moi

Peu après minuit

Crissantes,

Déménagent vers mercredi






LE CARABE DORÉ


Œuvre d'art

Inimitable

Finement ouvragée


(Exosquelette

Cuirasse d'émeraude impénétrable

Équipement complet

Armement hors de prix :

Vision haute définition

Milliers de mégapixels

Antennes de luxe ultrasensibles

Pinces terribles

Doublure des ailes précieuse, en soie)


Parfait


Paré

Pour le combat d'un jour


Brisé

Dans le bec de l'oiseau.






LE CHAT


J'ai sommeil soudain

Comme le chat

Au milieu du saut tendu vers l'oiseau

Tandis

Que se contracte sa pupille

Se ferme

Verticale

Se ferme

Fente noire

Corrompant son destin


Le chat

Est de nouveau absorbé par sa queue

L'oiseau bat des ailes


En suspens je m'éloigne du corps


Qu'ai-je laissé passer d'important ?

Ma nourriture

Le jeu

Le Mal

La raison de vivre


Je dors


(Les mille feuilles)






EN COURS DE ROUTE


— Que vois-tu au loin ?

A demandé le jour au vent


Le paysage se vide

Le chemin s'enroule sur lui-même

La ville s'enfonce

Cet arbre deviendra du feu

Ce ciel de l'eau

Le reste derrière nous

N'est déjà plus qu'un tas de poussière


— C'est une impasse ? ont demandé les bottes


Pas encore a dit le mur en montant


Il faut que j'avance ai-je dit alors en me suivant


(Je souriais


Quelqu'un que j'avais existé impartial)


— Qui ?


L'arbre qui deviendra du feu

Le ciel qui deviendra de l'eau

Le jour qui deviendra du vent


.........................................

........................................


Tiou ? a demandé

En s'éveillant surpris le merle

Est-ce la fin du monde ?


Il recommencera ai-je dit

Comme toujours


(Ne serait-ce

Que pour le bref accouplement d'un dieu

En plein sommeil

Avec sa noire femelle)


— Tiou a sifflé le merle


— Cela suffit ai-je répondu


La maison s'est envolée

Je resterai donc jardin

Je ne mangerai que des graines boirai la pluie

Objet de terre

Sujet de pierre

Premier jet déchiqueté

par des ailes


— Tiou

A fait le merle alors

Puis s'est endormi


(La maison aux quarante chemins)






MARGARÌTA


Une robe d'un bleu vert

A flotté un instant dans mon temps

Son fantôme jumeau

Le bleu vert de Margarìta déjà

S'effaçait à l'horizon


En des vacances loin de tout lieu, à vie

Dans un esprit d'enfance abrupt

Dans les rochers nous courions pieds nus


Au-dessus de nous le diaphragme s'ouvrait se fermait

Et s'imprimait à jamais en mémoire

Une hydre aux mille têtes, immobile


Margarìta riant sans cesse, intermittences

Contradictions entre soleil et nuit

Elle balbutiait éblouie des espèces d'exorcismes :

Avec leur contraire toujours

Vite prononcés, dispersés


On jouait ; l'après-midi

Dans la mer jusqu'aux yeux, l'œil brillant

Elle écrivait sur l'écume

Mot par mot détachant sa chair

Collée à quelque chose

De gros, de noir, qui des profondeurs

Ne venait pas


Et puis, avant la nuit, elle est partie


Entourée d'un halo

D'oxygène enflammé — protestation

Contre l'injuste vieillissement des filles

Qui l'assaillait


Avec tous ses il m'aime il ne m'aime pas

De nouveau blancs intacts


Elle s'est glissée par une entrée cachée sur le côté

Descente aux Enfers

Dans son wagonnet fermé

Retour à la matrice maternelle


Dans l'obscure et familiale

Crypte des écrivains


(L'album violet)


*


Depuis sa naissance en 1948, Pavlìna Pamboùdi déploie une activité impressionnante, traduisant inlassablement (Eliot, Carroll, Huxley, Stevenson, Tchekhov...), écrivant des livres «soi-disant pour enfants», des chansons, des scénarios, et de la poésie bien sûr — une quinzaine de recueils à ce jour, où elle montre différents visages. À preuve sa production récente : dans Le journal du temps double, la scène est l'immensité de l'espace et du temps, la poésie devient vertige, balancement perpétuel entre dedans et dehors, être et néant, vie et mort ; dans les deux recueils suivants, on passe de l'obscur à la clarté, de l'intemporel au quotidien, de l'infiniment grand à l'infime (un arbre, un animal, un insecte), de la tâche surhumaine (le poème, «conception de l'inconcevable») à la simplicité apparente, L'album violet alignant les portraits d'amies de jeunesse, à partir de photos d'époque. Des points communs tout de même : les contrastes et les contradictions ; le dialogue avec la mort et les morts ; et aussi, affleurant partout dans le vocabulaire et les images, un profond sens du sacré.



Pavlìna Pamboùdi
Pavlìna Pamboùdi

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